Des étudiants organisent la solidarité d’urgence entre eux


Paul Bordron-Armani, 20 ans, est étudiant en Droit et Sciences Politiques en 3e année à l’Université Paris I-Panthéon Sorbonne. Lors du premier confinement, au printemps dernier, réfugié dans la maison familiale dans les Vosges, il a été surpris de voir le nombre de témoignages d’amis de son âge, ou d’amis d’amis, restés à Paris qui se sont retrouvés dans une situation très douloureuse, économiquement et psychologiquement. Il ne s’agit pas seulement des souffrances psychologiques liées à l’isolement mais bien au fait qu’ils étaient nombreux à ne pas manger à leur faim. « La précarité étudiante n’est pas nouvelle, on connait tous des gens qui sautent des repas et ne se permettent aucun loisir, rien de superflu, explique-t-il. L’épidémie a été un révélateur et un aggravateur de ces situations très cachées, non répertoriées et qui n’ont pas de réponse de la part des pouvoirs publics ». 

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Urgence alimentaire

Paul prend conscience que la période risque être dévastatrice et crée l’association Co’P1 Solidarités Etudiantes. « Je ne m’étais jamais investi dans une association mais il m’a paru évident que je devais faire quelque chose, raconte-t-il. Avec quelques amis nous avons démarché les commerçants et supermarchés pour récupérer des invendus ou

obtenir des petits prix sur les produits d’hygiène, l’université et les pouvoirs publics pour les sensibiliser et leur demander un lieu d’accueil, un lieu de stockage, une subvention. Le but était de pouvoir mettre en place au plus vite une distribution de colis alimentaires ». 

Alors qu’il explique sa démarche et détaille en toute transparence son budget de plusieurs dizaines de milliers d’euros (des bénévoles du Secours Populaire lui ont dispensé une formation accélérée en comptabilité), il s’interrompt à plusieurs reprise pour indiquer à ses camarades bénévoles comment organiser la distribution ouverte à 17h30 comme deux soirs par semaine à la Maison d’information des étudiants (MIE), une structure de la ville de Paris, 50 rue des Tournelles dans le 3e arrondissement.

En moins d’une heure, 150 personnes ont constitué une file d’attente sur le trottoir. Tous étudiants, leur carte d’étudiant leur est d’ailleurs demandée. Ils ont connu l’existence de cette soupe populaire moderne par le bouche-à-oreille et les réseaux sociaux. Aucun signe de misère parmi cette sage troupe qui sait garder une bonne distanciation sociale. « Le fait que ce soit d’autres étudiants qui les accueillent permet de dédramatiser », explique Paul. 

Sage file d’attente pendant le couvre-feu

Une patrouille de policiers municipaux s’approche et demande quel est ce rassemblement quelques minutes avant 18 heures, l’horaire de début du couvre-feu. Paul Bordron-Armani va parlementer avec la patrouille, les bénévoles remettront une dérogation au couvre-feu à chaque bénéficiaire, pour que tout le monde puisse rentrer tranquillement à l’issue de la distribution. La Maire de Paris est informée et soutient cette initiative d’urgence. Personne ne va s’attarder, ce n’est pas une fête clandestine. Mais il est possible de venir prendre des renseignements sur les aides existantes, ou simplement de parler avec d’autres étudiants pour rompre sa solitude ou son isolement. 

Chaque bénéficiaire repart avec 5 à 6 kg de denrées. Ce soir-là, les sacs contiennent des pommes de terres, des brocolis, du pain, un ou deux plats cuisinés en barquette, à déguster le jour même, un kit d’hygiène avec dentifrice, masque, protections féminines… Seul luxe, les viennoiseries et gâteaux offerts par Les Pâtisseries Solidaires et  La Pâtisserie solidaire. Il est possible aussi de récupérer quelques  livres d’occasion et des vêtements.

« Beaucoup d’étudiants ont un logement, dont le loyer est payé par les parents mais doivent se débrouiller seuls pour manger, avec des petits jobs dans les commerces et restaurants, du baby sitting, explique Paul. Depuis quelques mois ces petits boulots ont disparu. Beaucoup ont moins de 10 euros de budget alimentaire par semaine. Même les repas des restaurants universitaires à 1 euro, c’est un effort. Beaucoup de bénéficiaires passent entre les grilles de calculs des bourses. 

Bruno Le Maire n’a pas compris

Etudiant en Sciences Politiques, Paul souligne que son initiative n’est pas partisane. « Mais elle est éminemment politique bien sûr ». Poussé à se prononcer sur les propos d’Emmanuel Macron: « Il n’est pas facile d’avoir 20 ans en 2020 », il répond : « j’aimerais bien qu’on ne puisse pas dire qu’il n’est pas facile d’avoir 21 ans en 2021, et 22 ans en 2022! » Il a reçu le meilleur accueil auprès de la Mairie de Paris, des interlocuteurs qui ont compris le problème et l’urgence. Mais il continue à se débattre pour trouver des entreprises ou marques qui pourraient fournir les produits d’hygiène et le besoin d’un Kangoo, en état de marche, devient pressant, pour faire la navette entre l’entrepôt dans un autre quartier et le lieu de distribution. 

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Il devient moins souriant en évoquant Bruno Le Maire, qui s’étonnait récemment que l’on veuille accorder un revenu minimum à des étudiants. « C’est le signe d’une méconnaissance grave de la réalité. Ce ministre doit comprendre que les étudiants qui n’ont rien à manger sont très motivés pour continuer leurs études et à suivre les cours. En toute logique, ils auraient dû laisser tomber. Evidemment il faut les aider! A-t-il évalué le coût pour la France d’une génération qui ne pourrait plus étudier? »



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