Déserté, coûteux… la vérité sur le Parlement à Strasbourg



En février, cela fera un an que le Parlement européen ne s’est pas réuni à Strasbourg, alors que normalement il y passe trois jours et demi par mois. Ainsi, 12 sessions d’affilée se seront déroulées sans que les 705 eurodéputés se retrouvent dans leur grand hémicycle bleu, où ils ont coutume de débattre, négocier, nouer des compromis, voter. Certes, les activités de l’Assemblée se sont poursuivies à distance, pilotées par une administration basée à Bruxelles.

Dès mars, les parlementaires ont eu la possibilité de travailler de chez eux, mais également de s’exprimer en plénière depuis les bureaux des représentations du Parlement dans les 27 pays, comme depuis Strasbourg ou Bruxelles. Pendant la session des 19 au 21 janvier, quelque 430 élus étaient présents dans la capitale belge, contre une petite dizaine au bord du Rhin, Français pour la plupart, dont trois Alsaciennes : Fabienne Keller, élue centriste de Renaissance, Anne Sander, des Républicains, et Virginie Joron, du Rassemblement national. Toutes trois ont parlé, debout devant un fond bleu, dans la « salle d’enregistrement », aménagée au 4e étage, en face de l’hémicycle. Transmises sur tout le continent, leurs interventions ont été interprétées en simultané dans les 24 langues officielles.

Polémique récurrente

« Même au plus fort de la pandémie, nous avons veillé à

ce que le Parlement reste ouvert et puisse s’acquitter de ses fonctions essentielles, souligne David Sassoli, son président. Cela a signifié s’adapter à de nouvelles méthodes de travail. » Et mettre, officiellement par crainte de la propagation du virus, Strasbourg en veilleuse. Au point qu’au printemps, une partie des locaux ont servi de centre de dépistage du Covid et de cantine pour préparer 500 repas par jour aux plus démunis.

Le Parlement vide n’a pas échappé aux médias d’Europe du Nord et de l’Est, qui ont tôt fait de ranimer une polémique récurrente. « Depuis plus de vingt ans, la question du siège de Strasbourg revient régulièrement, note un haut gradé de l’Assemblée. Le Covid a donné de nouveaux arguments. » Pourquoi, pointent en effet ses détracteurs, poursuivre les allers-retours mensuels avec Bruxelles ? Pourquoi déplacer un barnum de 1 500 malles pleines de dossiers, de centaines d’élus et de 3 000 collaborateurs, huissiers, chauffeurs et fonctionnaires ? La question du coût de cette transhumance est explosive. En 2014, la Cour de justice européenne en a fait une évaluation, confirmant de précédents calculs : 114 millions d’euros par an, auxquels s’ajoutent 5 millions si l’on compte les déplacements des membres de la Commission européenne et du Conseil, lorsqu’ils sont auditionnés par les députés.

Ennemis bruyants

Habitués à la critique, les partisans de Strasbourg se défendent : les frais semblent importants, mais « représentent à peine 6 % du budget du Parlement et 1 % du budget de fonctionnement de l’Union européenne. » Autre problème, la facture écologique, que beaucoup d’élus scandinaves dénoncent depuis longtemps, et avec plus de véhémence maintenant que le télétravail marche à plein. Les navettes génèrent des émissions de 11 000 à 19 000 tonnes de CO2 par an, (à comparer aux 12 tonnes annuelles en moyenne par Français). En septembre, un audit environnemental interne a révélé que 67 % de l’empreinte écologique du Parlement provient des déplacements et visites.  » Dans un délai de six à neuf ans, conclut le rapporteur, nous recommandons un changement pour n’opérer que d’un seul site. »

Avec le temps, les ennemis de Strasbourg sont devenus de plus en plus bruyants. Même si la décision ne leur appartient pas, les eurodéputés ont voté plusieurs fois, notamment en octobre 2012 et mars 2019, à une majorité écrasante, pour un changement. Beaucoup de leaders se sont mis à ruer dans les brancards. Mark Rutte, alors Premier ministre néerlandais, et Sebastian Kurz, chancelier autrichien, n’ont pas caché leur hostilité. Même Angela Merkel a milité mi-2018 pour « se concentrer sur un site ». Certains ont même trouvé un nouvel emploi au bâtiment alsacien. Lors du Brexit, la députée suédoise Anna Maria Corazza Bildt a suggéré d’y relocaliser l’Agence européenne des médicaments qui quittait Londres. « Profitons-en pour remettre la question du siège unique sur la table. »

Veto français

« Le Parlement n’a qu’un seul siège, c’est Strasbourg, c’est inscrit dans les traités », s’agace Fabienne Keller, ex-maire de la ville. Pour changer ces textes, il faut l’unanimité des 27 pays membres, et Paris refuse. Un eurocrate pointe : « Même si Macron fait plus de bruit que d’autres sur ce dossier, la France a toujours été sourcilleuse et prompte à saisir la Cour de justice. » Outre les milliers d’emplois dans le Bas-Rhin, l’Elysée avance des arguments que les élus français partagent. Le rôle symbolique de la ville, incarnation de la réconciliation franco-allemande et de la paix, et aussi le fait que le Parlement, seule instance communautaire élue au suffrage universel, puisse travailler loin de l’influence de Bruxelles.

Le 23 novembre, la bataille a rebondi. Les élus alsaciens se sont émus d’un projet de rénovation du bâtiment bruxellois Paul-Henri Spaak pour un demi-million d’euros. « Un coût pharaonique », s’étrangle Jeanne Barseghian, maire écologiste de Strasbourg. « Pourquoi de telles dépenses, quand nous disposons ici d’installations modernes et éco-responsables ? Et qu’en face, un nouveau bâtiment, Osmose, est presque achevé. » Un cadre du Parlement minimise : « Le Spaak a des problèmes d’étanchéité et ne répond pas aux normes anti-terroristes, mais rien n’est décidé sur l’ampleur des travaux. » En février, un concours d’architecte sera lancé. Paris et Strasbourg sont en alerte.

Président des conservateurs (PPE), Manfred Weber l’assure : « Nous aspirons à un fonctionnement normal du Parlement et un retour à Strasbourg. » Sitôt la pandémie surmontée, il souhaite renouer avec la tradition des grands discours dans l’hémicycle, avec par exemple Joe Biden. » Peut-on imaginer plus beau symbole pour relancer la relation transatlantique ?  » En attendant, les eurodéputés rendront hommage à un grand européen : Valéry Giscard d’Estaing. Sauf virus virulent, ce sera en avril et, bien sûr, à Strasbourg.


 



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