Macron et les « 66 millions de procureurs »


Emmanuel Macron aime-t-il les Français ? On a beau chercher à comprendre sa propension à les morigéner, à les mettre au piquet, à les souffleter à cadence régulière, on s’interroge. Sa dernière sortie sur les « soixante-six millions de procureurs », masse compacte et indifférenciée d’accusateurs publics, dont nous nous retrouvons tous membres par la grâce présidentielle, est un modèle du genre.

Certes, le locataire de l’Elysée, devenu la victime autoproclamée de ce peuple rouspéteur tendance Fouquier-Tinville, n’y voyait sans doute qu’une aimable « blaguette », un « clin d’œil », si j’ose dire, rappelant la célèbre formule footballistique à l’égard des Français, ces « 66 millions de sélectionneurs ». Il y a pourtant matière à s’inquiéter sur le rapport de cet homme avec la démocratie. Depuis le début du quinquennat, Jupiter fait du yo-yo entre les actes de contrition, les repentances millimétrées, et les coups de gueule de maître d’école. Il donne parfois l’impression de ne plus supporter ce peuple de « gaulois réfractaires », ces fichus frenchies franchement chafouins, rois de la chicanerie, jamais contents, toujours prompts à monter à la Bastille au moindre coup de vent.

Le macronisme vous hérisse ? Myriam Revault d’Allonnes vous explique pourquoi

Où se situe l’origine d’une pareille amertume ? La source ne viendrait-elle pas de l’incongruité de son élection en 2017 ? Lui-même avait évoqué la nature singulière de ce scrutin ; son côté hold-up électoral, celui d’un jeune banquier jamais élu auparavant, jamais confronté au contact quotidien de ce peuple de râleurs professionnels que tous ses prédécesseurs connaissaient sur le bout des doigts, tant ils avaient serré de mains calleuses durant des décennies sur les marchés de l’Hexagone. Cet homme, parachuté, en quelque sorte, au sommet du pouvoir, ne connaissait pas le pays qu’il allait gouverner. Depuis, il a beaucoup appris, bien sûr. Mais sa nouvelle saillie « anti-peuple », cet agacement public non maîtrisé, démontre que son ADN reste irrémédiablement accolé à sa trajectoire purement technocratique, celle d’un énarque brillant qui persiste à penser que les corps intermédiaires, cette armée de brailleurs impénitents, représentant cette si ennuyeuse France des élus territoriaux, sont là pour appliquer, le doigt sur la couture du pantalon, les décisions administratives. Ce césarisme n’est pas constant. Il est à géométrie variable, dépend des circonstances et de l’humeur du prince, mais il n’a pas disparu, contrairement à ce qu’on pouvait espérer après la crise des « gilets jaunes ».

Un message pour 2022 ?

Que faire de ces 66 millions de procureurs qui veulent envoyer au bûcher ce pouvoir sans peur et sans reproche ? « Puisque le peuple vote contre le gouvernement, il faut dissoudre le peuple », ironisait Bertolt Brecht. Mais comment se faire réélire en 2022 si le peuple a disparu ? Sacré dilemme pour un président aux commandes d’un navire en pleine tempête, comme aucun ne l’a été avant lui, qui rêve d’un équipage discipliné et bienveillant. Comment gagner la confiance d’un peuple que l’on coiffe du bonnet d’âne à intervalles réguliers ?

Le général de Gaulle rouspétait lui aussi contre la France des empêcheurs de gouverner en rond : « Un pays qui a plus de quatre cents fromages est impossible à diriger », disait-il. En 1969, il avait baissé les bras, fatigué par l’inconstance et l’ingratitude de ceux qu’il avait sauvés du désastre et du déshonneur. Emmanuel Macron, en multipliant les signes d’exaspération, à son tour, n’est-il pas en train de nous envoyer un message subliminal : celui de sa non-candidature au renouvellement de son mandat, en 2022 ? Car, quoi qu’il fasse, quoi qu’il dise, ce peuple grincheux et atrabilaire, il ne pourra pas le dissoudre. Il faudra faire avec…





nouvelobs

A lire aussi

Laisser un commentaire