Farce tragique à Washington



« Voilà où ça vous a menés, les gars ». Il n’a pas dit cela calmement mais en criant, s’adressant à ses collègues républicains. Mitt Romney, sénateur de l’Utah, n’était pas le seul Américain hors de lui, ce mercredi 6 janvier, devant le spectacle de république bananière offert par Washington. Les mêmes expressions revenaient sur toutes les lèvres, journalistes ou congressmen, même à droite: « Le genre de trucs que l’on verrait en Irak », « un spectacle lamentable », « une honte aux yeux de monde entier », « du jamais vu, même à l’époque du Vietnam », « la première attaque depuis que les troupes britanniques ont brûlé le Capitole en 1814 »

Voilà où cela les a menés… Le moment viendra de nommer précisément les pyromanes, dans cette prise d’assaut grotesque du Capitole, de voir où sont les responsabilités, y compris du côté des forces de l’ordre, et la facture sera salée. Mais on connaît déjà les coupables. Donald Trump, d’abord. Il aurait pu partir la tête haute, fort de ses 74 millions de voix, et accepter de s’en aller sans même reconnaître d’avoir perdu « à la régulière », pour préparer sa revanche dans quatre ans. Le soir du 3 novembre, il était encore un homme puissant. Deux mois plus tard, il a explosé en vol. Sa folie est apparente aux yeux de la plupart des Américains, son obsession à propos de fraudes imaginaires a valu aux Républicains de perdre le contrôle du Sénat, et il laisse derrière lui un parti vaincu, fracturé, miné par les extrêmes et les luttes intestines.

« Jouer au coup d’Etat »

Les images de ce 6 janvier resteront à jamais associées à sa personne, et l’on voit mal comment il pourrait se relever de cette tache indélébile. L’Amérique n’a certainement pas tourné le dos au populisme, mais elle a sans doute tourné la page Donald Trump. Et ce n’est pas son tardif « Il est temps de rentrer chez vous », lancé à ses supporters quelques heures après les avoir encouragés à marcher sur le Capitole, qui y changera quoi que ce soit. Aux yeux de millions d’Américains et du reste de la planète, ce qui s’est passé à Washington n’était pas une manifestation pacifique. C’était une tentative d’insurrection. Un embarras sans nom. Une humiliation.

Des policiers armes à la main, des gaz lacrymo… Les images du Capitole en état de siège

Et une claque gigantesque à tous ceux qui, dans le parti républicain, on cru pouvoir « jouer au coup d’Etat » sans en subir les conséquences. Les ambitieux rêvant de la Maison-Blanche, comme les sénateurs Josh Hawley ou Ted Cruz, qui pensaient cajoler sans risque la base enragée de Trump. La majorité des congressmen républicains de la Chambre, qui se disaient que contester le résultat de la présidentielle serait indolore pour eux, et tellement populaire. Et tous ces politiciens de droite qui, depuis des décennies, refusent de considérer comme légitime la victoire de leurs adversaires démocrates. En 24 heures, ces pyromanes ont tout perdu.

Première historique

Ils voient le Sénat leur échapper, avec les victoires improbables de Raphael Warnock et Jon Ossoff en Georgie, qui donnent le contrôle de la Chambre haute aux démocrates. Malgré toutes leurs manoeuvres pour limiter le vote des minorités, ils n’ont pu empêcher un électorat noir de se mobiliser en masse pour élire le premier sénateur démocrate noir d’un Etat du sud, un moment symbolique très fort dans l’histoire raciale chargée de ce pays.

Dans la foulée, Joe Biden leur a fait un pied-de-nez gigantesque en nommant comme ministre de la Justice Merrick Garland, le juge dont Mitch McConnell avait scandaleusement bloqué la nomination à la Cour suprême. Et les voilà maintenant, tel des poulets effrayés, obligés de plonger dans les travées du Congrès et se barricader dans leurs bureaux pour échapper à la furie d’une foule excitée par son héros, ce président à qui ils ont tout passé, tout cédé depuis 4 ans.

Fin de la plaisanterie. Ce qui avait commencé comme une menace se termine en farce − une pantalonnade sinistre, inquiétante mais qui remet les pendules à l’heure. Joe Biden, qui a déployé ces dernières semaines un calme et une intelligence stratégique impressionnants, avait basé toute sa campagne sur un retour au calme, à la normalité. Il n’imaginait sans doute pas à quel point le pays en aurait besoin. Il arrive comme la cavalerie, juste à temps pour sauver une démocratie assiégée.





nouvelobs

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