Le paradoxe du barbier de Trump, par Slavoj Zizek


Pendant trente ans, Donald Trump s’est régulièrement rendu dans le salon de coiffure Paul Molé, dans l’Upper East Side de Manhattan. Adrian Wood, le propriétaire du salon, se rappelle que Trump donnait des instructions précises aux coiffeurs quant aux endroits où couper sa crinière, et qu’il ne les autorisait jamais à exposer sa calvitie : « C’est un total obsédé du contrôle. Il nous dicte la manière dont on doit couper chaque cheveu sur sa tête.  Coupe ici, coupe là. Pas plus. Et tu fais exactement ce qu’il dit. » (1) Il n’y a rien de surprenant à ce que maintenant, quand Trump évoque de façon répétitive la possibilité qu’il pourrait s’accorder le pardon présidentiel avant de quitter ses fonctions, le débat qui s’en suit nous renvoie aux paradoxes de l’autoréférence débattus depuis des millénaires, comme celui (faussement attribué à Bertrand Russel qui l’a seulement utilisé) du barbier qui ne rase que ceux qui ne se rasent pas eux-mêmes. Est-ce que ce barbier se rase lui-même ? S’il le fait, alors il enfreint clairement la règle selon laquelle on ne rase que ceux qui ne se rasent pas eux-mêmes. S’il ne le fait pas, il tombe dans la catégorie de ceux qui ne se rasent pas eux-mêmes, donc il peut se raser…

Trump gracie ses alliés à tour de bras, mais peut-il le faire pour lui-même ? (Spoiler : c’est compliqué)

Que se passe-t-il si l’on applique ce paradoxe à Trump : peut-il se gracier lui-même ? Le bon sens nous dit que le Président (ou toute autorité suprême du type d’un monarque) qui a le droit d’amnistier des personnes jugées et condamnées par un tribunal ne peut accorder son pardon qu’à ceux qui ne peuvent pas se l’accorder à eux-mêmes (si tous les condamnés pouvaient s’accorder le pardon, une large majorité d’entre eux le ferait). S’il peut se pardonner lui-même, c’est qu’il a besoin de ce pardon, ce qui signifierait qu’il est une personne ordinaire qui a enfreint la loi et qui, en tant que telle, ne peut pas s’auto-gracier…

La tentation « totalitaire »

Dans le cas de Trump, la solution à ces paradoxes est relativement simple : Trump lui-même, l’auto-proclamé protecteur de l’Ordre et de la Loi, se perçoit comme étant au-dessus des lois. Sa prétention à pouvoir s’auto-grâcier implique qu’en fin de compte il n’a pas besoin de pardon, puisque ses actions ne tombent pas sous le coup de la loi.

Mais il y a là un autre problème : le privilège d’accorder le pardon est habituellement réservé aux monarques ou présidents qui ne détiennent pas de pouvoir exécutif, c’est-à-dire dont la fonction est, comme on dit, symbolique et cérémonielle. (Hegel voyait clairement la nécessité de séparer le monarque du pouvoir exécutif). La tentation « totalitaire » advient quand cette frontière disparaît, c’est-à-dire quand le chef d’Etat nominal détient aussi le pouvoir exécutif. Cela n’arrive pas seulement dans les totalitarismes fascites et staliniens (bien que dans le cas de l’Italie, Mussolini n’avait pas ces deux casquettes, l’Italie est restée une monarchie) ; c’est aussi inscrit dans la Constitution américaine : les Etats-Unis sont un cas unique en ce que le Président n’est pas exempté du pouvoir exécutif, les deux fonctions sont unifiées (raison pour laquelle les Présidents américains peuvent gouverner à coup de décrets, en faisant largement fi du Congrès et du Sénat).

D’où cela vient-il ? Le politologue Eric Nelson, dans son ouvrage « La Révolution Royale » (2), a démontré de manière convaincante que c’était l’admiration pour le pouvoir des prérogatives royales et la foi dans les vertus d’un exécutif fort, toutes deux nées des précédents du XVIIe siècle, qui ont encouragé la rebellion contre les Britanniques et donné forme à la Constitution de la nouvelle république américaine. La révolution américaine est issue d’une tradition royaliste, et non pas parlementariste : dans un premier temps, les « pères fondateurs » ont nourri l’espoir que le monarque britannique les protégerait contre la tyrannie d’un Parlement britannique qui augmentait les impôts dans les colonies américaines ; quand ce n’est pas arrivé, ils ont incorporé cette image d’un monarque doté de pouvoirs exécutif dans leur constitution.

Trump s’accroche, nous aussi : voici l’analyse la plus détaillée que vous aurez l’occasion de lire

Abus et vertu de l’état d’urgence

Cette décision des « pères fondateurs » a des conséquences fatales jusqu’à aujourd’hui : Obama et Trump ont en commun, en dépit de toutes leurs différences, leur usage excessif de la promulgation de décrets. Non pas que les Etats-Unis soient réellement une monarchie, mais c’est en un sens un régime pire encore que la monarchie constitutionnelle : c’est une monarchie dans laquelle le monarque détient également le pouvoir exécutif qui peut limiter l’oligarchie parlementaire. L’ironie de l’histoire nous enseigne toutefois que quelque chose de bon peut émerger de ce danger.

Souvenons-nous comment, au début de sa présidence, Trump a usé de son pouvoir de promulguer des décrets pour proclamer l’état d’urgence nationale. Ses détracteurs ont été outrés de la façon dont il a appliqué cette mesure, clairement destinée aux seules situations de menace de guerre ou de catastrophe naturelle, afin de construire une frontière qui protégerait les Etats-Unis d’une menace fabulée. Cependant, les démocrates n’ont pas été les seuls à critiquer cette mesure, certains à droite se sont aussi alarmés du dangereux précédent créé par la proclamation de Trump : qu’en serait-il si un futur président démocrate de gauche proclamait l’état d’urgence nationale au nom du réchauffement climatique, par exemple ? Et voici où je veux en venir : un président de gauche devrait agir ainsi pour légitimer des mesures extraordinaires rapides, car le réchauffement climatique EST effectivement une urgence (et pas seulement nationale).

« S’habituer au virus, aux feux de forêt… ? Non merci ! », par Slavoj Žižek

(1) Donald Trump’s old barber says he’s a total ‘control freak’ (nypost.com).

(2) Eric Nelson, « The Royalist Revolution : Monarchy and the American Founding », Harvard University Press, 2017.

Slavoj Žižek, bio express

Né en 1949 à Ljubljana, Slavoj Žižek est l’un des philosophes les plus influents de la gauche radicale. Inspiré par Hegel, Marx et Lacan, il est l’auteur d’une œuvre prolifique importante. Il a récemment publié, chez Actes Sud : « Dans la tempête virale », traduit de l’anglais par Frédéric Joly, et dont l’intégralité des droits d’auteur sera reversée à Médecins Sans Frontières.





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