TRIBUNE. « Faudra-t-il, comme Louis XIV le voulait pour les protestants, restreindre sa foi au “for intérieur” ? »


Il y a cent quinze ans, la loi de séparation des Eglises et de l’Etat permettait à la République de tourner progressivement la page de la « guerre des deux France ». Contre les tenants d’une laïcité cherchant à proscrire les religions de l’espace social (Combes, Clemenceau), elle instaurait une laïcité apaisée, qui a conduit à un progressif consensus. Une laïcité qui, selon Aristide Briand, rapporteur de la loi, devrait toujours donner la priorité à la liberté, en cas d’interrogation sur les modalités de son application.

Les articles premiers des Constitutions postérieures à la loi de séparation, celles de 1946 et de 1958, ont entériné ce véritable pacte laïque républicain. Jean Baubérot, meilleur connaisseur actuel de cette histoire, résume à l’extrême ce pacte en disant que ses buts sont la liberté et l’égalité, et ses moyens la séparation et la neutralité. Reprenons ces quatre termes, qui tracent le cadre de notre laïcité « à la française ».

Liberté

On voit se développer à nouveau une laïcité qui considère que les religions sont, par définition, des obscurantismes. Cette laïcité devrait, selon ses tenants, cantonner les religions à la seule sphère privée. A un Régis Debray, pourtant grand agnostique et auteur du rapport sur l’enseignement du fait religieux, qui plaidait, il y a dix-huit ans, pour une « laïcité d’intelligence », on oppose une volonté d’exclusion non seulement de toute expression religieuse de l’espace public, mais parfois même d’« exculturation ».« La loi de 1905 n’aura pas lieu » : Jean Baubérot sur l’histoire de la Séparation des Eglises et de l’Etat

L’un des derniers symptômes de cette tendance, qui a le vent en poupe, réside dans les récentes attaques, violentes et ad hominem, contre l’Observatoire de la laïcité. Ces assauts sont parfois venus de l’intérieur même du gouvernement. Ils ont fait long feu tant la qualité de l’action de cet organisme indépendant est reconnue – mais jusqu’à quand ?

Les tenants de cette laïcité-là partagent de fait le point de vue de Louis XIV, qui admettait que les protestants pouvaient bien penser ce qu’ils voulaient, pourvu que ce soit confiné au for intérieur et à l’abri des volets clos. Ils reconnaissent toute liberté de conscience (encore heureux !), mais qu’en est-il de la liberté d’expression réelle ? De la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen (articles 4, 10, 11…), de la Déclaration universelle de 1948 (articles 18, 19…), de la Convention européenne des Droits de l’Homme (articles 9, 10, 11, 14…) ?

Egalité

Le principe d’égalité entre les cultes est depuis longtemps écorné. Sait-on par exemple que 90 % des lieux de culte catholiques sont gratuitement mis à disposition des fidèles et entretenus sur fonds publics, quand la proportion pour les autres cultes varie de 15 % à 0 % ? Même le Conseil d’Etat, dans le point 67 de son récent avis, semble l’avoir oublié. Encore peut-on éventuellement excuser ces déséquilibres en les imputant aux circonstances historiques.

Oui, il est possible d’enseigner la laïcité à l’école

Mais une foule de petits faits, jamais relevés, témoignent de la persistance, sur la longue durée, de cet état d’esprit. Ainsi, l’idée même de menus scolaires sans porc ou même seulement végétariens donne régulièrement prétexte à une levée de boucliers. Mais a-t-on jamais entendu quiconque s’émouvoir de décennies de poisson le vendredi à la cantine, usage qui n’avait aucun autre motif réel que religieux ?

Ou bien encore, tout récemment, le second confinement a été mis en place le 29 octobre dernier. Or, une largesse a été accordée aux cultes jusqu’au dimanche suivant, que rien ne justifiait sur le plan sanitaire et sans qu’aucune explication soit donnée. « Aux cultes », au pluriel ? Certes pas. Ce dimanche-là était celui de la Toussaint, fête exclusivement catholique. C’est bien aux catholiques, à leur frange identitaire notamment, qu’il s’agissait de ne pas déplaire. Imagine-t-on la réponse qui aurait été donnée à une demande comparable de la part des autres cultes, notamment musulman ?

Séparation

Cette inégalité de fait apparaît de manière beaucoup plus profonde et préoccupante lorsqu’elle conduit à écorner le principe de séparation.

L’article 4, majeur, de la loi de 1905 impose aux cultes de s’organiser chacun selon ses propres principes. Autrement dit, d’une part, il est légitime que l’Eglise catholique s’organise différemment des Eglises protestantes, celles-ci du judaïsme, celui-ci de l’islam, etc. ; d’autre part, et pourvu que cette organisation n’entre bien entendu pas en contradiction avec lois de la République, l’Etat n’a pas son mot à dire.

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Et voilà que le président de la République, en personne, se mêle d’imposer au Conseil français du Culte musulman la création d’un conseil national des imams, à indiquer des contenus de formation, des critères d’homologation et un contrôle des relations entre mosquées et pays étrangers ! Il renoue ainsi avec les méthodes gallicanes de Portalis, chargé par Napoléon de diriger de fait les cultes sous la férule impériale.

Du reste, le Conseil d’Etat, dans son avis sur le projet de loi « confortant le respect des principes de la République », a souligné que ce texte « modifie l’équilibre opéré en 1905 par le législateur », qu’il conduit à « imposer des contraintes importantes à une majorité d’associations cultuelles » et que certaines de ses dispositions « constituent une immixtion du législateur » dans la vie des cultes.

Neutralité

Imaginerait-on que le gouvernement conteste les liens d’autres cultes que le culte musulman avec des pays étrangers, par exemple avec… Israël ou l’Etat du Vatican ? Qu’il s’oppose à la présence des très nombreux prêtres étrangers (un tiers des prêtres catholiques, proportion qui augmente sans cesse) ? Qu’il contraigne les Eglises catholique ou orthodoxe à appliquer les « principes de la République », par exemple l’égal accès aux fonctions des hommes et des femmes puisque c’est un principe constitutionnel ? Ces exemples simples montrent combien les pressions exercées de fait sur un seul culte, bien au-delà des seuls problèmes d’ordre public, sont exorbitantes.

Une logique est en marche

La lutte contre le fanatisme islamiste violent est parfaitement légitime. Elle a un versant sécuritaire, évident. Elle a aussi un versant intellectuel : ce n’est ni par la répression ni même par la loi que l’on fait reculer des idées folles et meurtrières, mais par le progrès social, l’éducation, le combat des idées. En outre, l’islam doit faire son aggiornamento, tant il est très majoritairement corseté dans une sorte de littéralisme coranique, qui nourrit le fanatisme. Certes, il faut saluer les efforts de chercheurs, d’universitaires et d’intellectuels musulmans qui déploient des efforts considérables en ce sens, mais ils sont encore bien peu nombreux.

On le voit, le pacte laïque est chahuté. Une logique est en marche. Elle se nourrit de préoccupations sécuritaires recevables. Mais elle entraîne aussi des dérives profondes. Car la société française, quant à la laïcité, est myope. Elle se polarise, parfois à juste titre, sur des problèmes du moment, en oubliant la profondeur de champ historique et les enjeux de long terme.

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Le consensus laïque apaisé est de plus en plus remplacé par la controverse permanente. Cette controverse est souvent ignorante, y compris de la part d’élites et de dirigeants. Elle devient parfois venimeuse, tant on est sommé de « choisir son camp », toute nuance étant assimilée à une faiblesse ou une inconscience. Tout est en place pour que le pacte laïque soit déchiré, centimètre après centimètre, à bas bruit. Mais un jour, la République laïque aura ainsi perdu une partie de son âme, sans même s’en rendre compte.

Au lieu de conforter les principes républicains, ce pouvoir, tétanisé comme les précédents par le poids de l’extrême droite, les aura affaiblis.





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