« Grand cru » des forêts françaises, le chêne de Darney s’arrache à prix d’or



« Un arbre comme ça, c’est trois siècles de travail » : à Darney, petite commune des Vosges réputée pour sa forêt, une vente de chênes plusieurs fois centenaires attire des acheteurs internationaux, venus observer ces « bois exceptionnels » qui font la réputation de la France à l’étranger.

Ces imposants troncs d’arbres, des « grumes » dans le langage forestier, ont été abattus après avoir atteint la taille idéale pour l’exploitation: plus de 80 centimètres de diamètre. Ils sont exposés à la lisière de la forêt, où les spécialistes de la tonnellerie et de l’ameublement de luxe viennent s’assurer de leur qualité.

« On est sur des arbres qui gagnent 2 millimètres de diamètre par an. Ils poussent très lentement mais aussi très régulièrement, ce qui leur donne ce grain exceptionnel », explique à l’AFP Denis Dagneaux, directeur de l’Office national des forêts (ONF) dans le secteur Vosges Ouest. « Quand vous fabriquez un tonneau, si vous n’avez pas un grain parfait, quelque chose d’homogène, de régulier, vous avez un tonneau qui fuit ».

Ces bois sont également recherchés pour leurs propriétés organoleptiques, des tannins subtiles qui vont imprégner les vins et cognacs de prestige une fois mis en fûts. Des qualités liées aussi bien au travail de l’homme qu’aux spécificités du terroir local, comme en viticulture.

« Ces arbres font l’objet d’un suivi individuel, on les repère, on s’assure de leur état sanitaire », précise Denis Dagneaux. L’ensoleillement et la composition des sols font le reste: à Darney, limons et argiles offrent une terre fertile, dans laquelle chaque chêne puise quotidiennement 300 litres d’eau dans la nappe qui alimente également les villes thermales de Vittel ou Contréxeville.

-Un produit rare-

Alors, quand de telles « pépites » sont mises en vente, une fois par an en décembre, pas question de les laisser passer. Sur le marché du bois, ce sont des produits « très rares, deux ou trois pièces sur 10.000 », calcule Gérard Guérin, patron de B2M. Cette entreprise installée à Vincey, à une cinquantaine de kilomètres de Darney, est spécialisée dans la fabrication de merrains, ces planches utilisées pour façonner la paroi des tonneaux.

Dans ses locaux d’où se dégage une entêtante odeur de bois, cet imposant quinquagénaire montre quelques signes d’anxiété au moment de s’installer derrière son ordinateur. Pandémie oblige, la vente se fait en ligne, et la concurrence s’annonce féroce. Mais il retrouve son sourire à l’issue des adjudications: il a obtenu certains des plus beaux lots parmi les 18 grumes proposées.

« C’est la conclusion d’un long travail de prospection », explique-t-il avec satisfaction. « Je vais passer une meilleure nuit ce soir que les deux précédentes ».

Pour se positionner en acheteur face à des concurrents français, allemands ou italiens, Gérard Guérin a dû s’aligner : les chênes de Darney ont été attribués au prix de moyen de 907 euros le mètre cube, et jusqu’à 1.443 euros pour le lot le plus cher, quand le bois de chauffe est vendu 30 à 40 euros.

-Forêt d’exception-

Ces arbres ont permis aussi un développement économique local: Merrain International, filiale du groupe américain Independant Stave Company, a implanté à proximité immédiate un site de production qui emploie une centaine de salariés.

« La proximité de la forêt et la qualité de la ressources sont les raisons pour lesquelles le groupe est venu s’installer dans les Vosges », révèle le directeur général, Jean-Marc Pernigotto. « L’objectif était notamment de monter en gamme pour Kendall-Jackson », l’un des plus importants groupes vinicoles californiens, également actionnaire du groupe.

Avec des clients américains, européens, néo-zélandais ou australiens, la merranderie française exporte 70% de sa production : elle est l’une des rares activités excédentaires de la filière bois, qui accuse un déficit commercial annuel de 7 milliards d’euros.

Pour mettre en valeur ce patrimoine, le territoire postule désormais pour obtenir l’exigeant label « Forêt d’Exception », et vient de franchir avec succès la première étape de la procédure. La forêt de Darney pourrait ainsi être bientôt reconnue parmi les plus beaux massifs français, au même titre que la forêt de Fontainebleau, ou celle de Tronçais dans l’Allier.



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