Inde: les paysans prêts à tenir le siège contre les réformes agricoles jusqu’au bout


Derrière des rouleaux de barbelés et des camions bloquant l’accès à la capitale indienne New Delhi, des dizaines de milliers d’agriculteurs ont installé leurs campements de fortune dans le froid hivernal. Ils sont prêts à y rester le temps nécessaire à leur combat contre les récentes réformes agricoles qui, selon eux, menacent leurs moyens de subsistance.

Des paillasses de foin, des matelas et des couvertures dans les tracteurs, les camions, et sur la route, des remorques pleines de vivres pour six mois indiquent que les agriculteurs sont résolus à maintenir le blocus jusqu’à ce que le gouvernement du Premier ministre Narendra Modi fasse marche arrière sur ses réformes des marchés agricoles. Des slogans jaillissent des hauts-parleurs, certains agriculteurs juchés sur des tracteurs brandissant des sabres et des piques.

« Ces lois signent l’arrêt de mort des agriculteurs », déclare à l’AFP Sandeep Singh, venu de Ludhiana, dans le nord de l’Etat du Pendjab – une importante région agricole. « Ce (blocus), c’est le mur de Berlin, mais même si nous devons protester une année ou deux, même si nous devons affronter les balles, nous ne quitterons pas les lieux tant que les lois ne seront pas abrogées », ajoute cet agriculteur.

Au coeur de leur colère, les réformes adoptées fin septembre, qui libéralisent les marchés agricoles. En vertu de ces réformes, les paysans ont dorénavant la liberté de vendre leurs produits à un acheteur et au prix de leur choix et non plus seulement sur les marchés régulés par l’Etat (les « mandis ») avec des prix fixés.

Un agriculteur se repose à côté d’un tracteur le long d’une route bloquée par la police à Kundli, près de New Delhi, à la frontière de l’Etat de l’Haryana, le 5 décembre 2020 (AFP – Money SHARMA)

« Nous ne faisons pas du tout confiance au gouvernement. Toutes les lois qu’ils ont présentées auparavant se sont révélées être un désastre (…) Ils veulent priver les agriculteurs de leur pouvoir et confier nos terres et nos vies aux grandes entreprises », souligne M. Singh.

Le blocus a commencé lorsque des agriculteurs partis du Penjab ont pris la route en direction de New Delhi le 26 novembre. Au deuxième jour, leurs manifestations ont donné lieu à de violents affrontements avec la police en banlieue de la capitale.

La condition paysanne est une question politique majeure en Inde, où deux Indiens sur trois vivent en zone rurale. Les suicides d’agriculteurs se comptent par milliers ces dernières années en raison de l’endettement et de la sécheresse.

– « Mourir ou gagner » –

M. Singh, âgé de 65 ans, est l’une des figures de proue des manifestants, rejoint par des dizaines de milliers d’agriculteurs, pour la plupart sikhs. Avec une douzaine d’autres, il a conduit des tracteurs transportant des vivres aux portes de Delhi, à la frontière de l’État de l’Haryana.

Il supervise aussi l’une des dizaines de cantines où de la nourriture est préparée dans d’énormes marmites pour la communauté. Les paysans, têtes enroulées dans des turbans aux couleurs vives, sont assis le long de l’autoroute pendant que des volontaires leur distribuent des rations.

Des distributions de médicaments et de masques contre le Covid-19 ont été organisées sur près de deux kilomètres entre Delhi et le nord de l’Inde.

Une des cantines des agriculteurs indiens qui manifestent contre les réformes agricoles, le 6 décembre 2020 derrière les barricades de la police à Kundli, aux portes de la capitale indienne, à la frontière de l'Etat de Haryana, en Inde (AFP - Money SHARMA)

Une des cantines des agriculteurs indiens qui manifestent contre les réformes agricoles, le 6 décembre 2020 derrière les barricades de la police à Kundli, aux portes de la capitale indienne, à la frontière de l’Etat de Haryana, en Inde (AFP – Money SHARMA)

La nuit tombée, Singh se retire dans son tracteur d’où il donne des nouvelles à sa famille par WhatsApp, et les informe des progrès de leur campagne soutenue par tout son village.

« Mon fils m’a encouragé à prendre part aux manifestations. Nous sommes confrontés à une situation de +marche ou crève+. Je suis ici pour les générations futures », confie encore M. Singh, endetté pour deux hectares de terres agricoles.

Shuvaik Singh, sur le pied de guerre depuis le premier jour malgré ses 75 ans, a vu la police utiliser des gaz lacrymogènes et des canons à eau sur les manifestants, en a même été victime. Le vieil homme possède trois hectares et demi de terres desséchées à Patiala dans le Penjab. Il ne baissera pas les bras.

« Nous avons connu des sécheresses et des famines, mais cela ne nous a jamais abattu. Les balles et les canons à eau ne nous arrêteront pas non plus », affirme-t-il à l’AFP, appuyé sur le manche de sa hache à la lame en forme croissant.

« Ces lois vont nous réduire en esclavage et c’est inacceptable. Si nécessaire, j’utiliserai mon arme mais je ne m’en retournerai pas avant que les lois soient abrogées. Comment pourrais-je regarder ma famille en face sinon ? », interroge-t-il. « Nous mourrons ou nous gagnerons. »



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