Vu sur Ciné + : La Mule (Clint Eastwood)



© 2018 Claire Folger / Imperative Entertainment / Bron Creative / Malpaso / Warner Bros. France Tous droits réservés

En toute probabilité, on aura vu pour la dernière fois Clint Eastwood devant la caméra dans La Mule. Ou peut-être pas ? Car s’il y a bien une chose que nous a appris la longue carrière, ponctuée de nombreux hauts et de quelques bas, de ce géant du cinéma hollywoodien, c’est qu’il a toujours su se réinventer. Qui aurait cru qu’on parlerait encore un demi-siècle plus tard d’un acteur ordinaire du petit écran, parti tenter sa chance loin de sa terre natale dans le western spaghetti, avant de devenir une star outre-Atlantique et dans le monde entier, grâce au personnage plutôt réactionnaire de l’inspecteur Harry, une direction idéologique par ailleurs démentie maintes fois depuis dans ses innombrables films en tant que réalisateur ? Eh oui, la légende de Monsieur Eastwood n’est plus à écrire.

Ce qui nous laisse le temps de nous pencher sur son avant-dernier film à ce jour, disponible encore jusqu’à demain soir sur le replay de Ciné +. Sans être le chef-d’œuvre d’une virtuosité crépusculaire, La Mule en dit pourtant long sur les préoccupations dans la forme et le fond de Clint Eastwood. Il appartient au moins de façon provisoire au dernier chapitre de son imposant parcours de réalisateur, qu’on serait tenté d’intituler le cycle des faits divers. En effet, les trois films les plus récents de Eastwood – Le 15h17 pour Paris, celui-ci et Le Cas Richard Jewell – ont tous pour prémisse le genre d’info que l’on s’imagine grand-père Clint découvrir dans le journal lors de sa lecture matinale.

Blague à part, ce n’est guère par leurs points de départs respectifs que ces films nous intriguent, mais par le traitement inimitable que ce grand conteur du mythe américain leur fait subir avec plus ou moins d’élégance sèche.

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Parmi les trois aspects majeurs de ce film pas uniquement à réserver aux fans acquis à la cause Eastwood, l’intrigue policière à proprement parler se montre la plus convenue. Il n’y a pas vraiment d’enjeu dramatique palpitant dans la traque d’un vieillard, qui arrondit ses fins de mois en transportant tranquillement des centaines de kilos de drogues aux quatre coins du continent. L’antagonisme entre les forces de l’ordre et la pègre s’en ressent forcément. D’un côté comme de l’autre, des acteurs de renom comme Bradley Cooper, Laurence Fishburne et Michael Peña pour les flics des stups, ainsi que Andy Garcia en caïd vaguement menaçant, font essentiellement de la figuration fonctionnelle, afin de contribuer à la progression de l’intrigue vers sa conclusion peu explosive.

De même, le volet familial de l’histoire nous rappelle dans le meilleur des cas que le réalisateur est en fait un grand sentimental. Au moins sait-il exprimer le lourd bagage du protagoniste, fait de remords et d’occasions ratées pour recoller les morceaux de sa vie privée bancale, à travers des termes cinématographiques plutôt sobres. La candeur affective des personnages, notamment celle de l’ex-épouse rancunière à laquelle Dianne Wiest confère un état d’esprit juste à mi-chemin entre le reproche et le regret, permet dès lors d’atténuer la charge mélodramatique de cette partie du scénario.

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Et puis, il y a la raison d’être réelle de La Mule, à savoir tout un programme pour démontrer à quel point Clint Eastwood se croit pertinent sur les deux tableaux générationnels des jeunes et des moins jeunes. S’il n’y avait qu’une ou deux remarques isolées de cet ordre-là au cours du récit, on aurait pu croire que le réalisateur avait simplement voulu transposer ici un peu du ton grincheux de Gran Torino. L’accumulation de références culturelles au sens très large nous laisse toutefois supposer autre chose. Car à chaque nouvelle pierre d’achoppement potentielle d’un commentaire raciste ou d’un comportement homophobe, le bon vieux Earl s’évertue à affirmer que, oui, il a des principes et des formes d’expression d’un autre temps et que, non, cela ne veut pas dire qu’il garde sa générosité pour des individus qui lui ressemblent.

On ne va pas dresser toute la liste de ces sursauts du bon citoyen du siècle dernier, mais leur recrudescence devrait donner matière à réflexion. Et si sur ces vieux jours le maître Eastwood, désormais nonagénaire, avait voulu indiquer un autre chemin possible pour la conscience collective des États-Unis ? Loin des regards désapprobateurs portés sur des immigrés qui font à présent partie intégrante du peuple américain. Suffisamment disposé au compromis et à l’entraide pour ne pas laisser quelques discordes linguistiques faire échouer un projet commun. Voire assez tolérant pour se permettre des piques rétrogrades contre le déplacement des pratiques sociales sur le terrain virtuel, sans perdre de vue l’essentiel : le lien humain.

Grâce à cette méthode de la digression, finalement beaucoup plus révélatrice des intentions du réalisateur et plus excitante que toutes les descentes de police confondues, Clint Eastwood démontre une fois de plus à quel point la santé sociale de son pays lui tient à cœur. Cela n’est certes pas suffisant pour effacer le souvenir amer de ses derniers écarts politiques – on n’a toujours pas oublié son monologue avec une chaise à la convention des Républicains en 2012. Mais ce type de discours inclusif nous paraît assez nuancé pour balayer tout soupçon d’extrémisme conservateur qu’on aurait pu cultiver à l’égard de ce réalisateur, plus difficile à mettre dans une case qu’il ne paraît.

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