Macron, l’incompris


Il parle d’un « consensus de Paris ». Et, sous cette appellation, définit une ambitieuse doctrine de la transition énergétique, de la refondation du capitalisme, de la coopération internationale multilatérale et de l’« autonomie européenne » qui devrait, selon lui, se substituer au fameux « consensus de Washington », vulgate néolibérale reaganienne édictée dans les années 1980 par les grandes institutions financières mondiales. Les vœux pieux d’un économiste atterré ? Les doux rêves d’un intellectuel de gauche ? Non, la pensée du président de la République française.

Donald Trump laisse derrière lui un paysage international chamboulé

Loin du bruit et de la fureur des réseaux sociaux, Emmanuel Macron phosphore sur l’état du monde et formalise ce nouveau corpus dans un entretien qu’il a donné à la revue en ligne « le Grand Continent », organe intello animé par une poignée de normaliens férus de géopolitique. Le président y jargonne à son aise. Mais, en bras de chemise, il développe une vision du monde qui n’a rien à voir avec les caricatures dont on l’affuble souvent. Renouant avec l’élan progressiste de sa campagne de 2017, le « président des riches » y fustige un capitalisme « qui s’est financiarisé, qui s’est surconcentré et qui ne permet plus de gérer les inégalités dans nos sociétés et au niveau international ». Plus européen que jamais – un engagement sur lequel il n’a jamais varié –, il exhorte le Vieux Continent à « agir politiquement pour définir des objectifs communs qui ne sont pas simplement une délégation de notre avenir au marché ». Et en appelle à « une Europe beaucoup plus unie géopolitiquement et qui engage avec elle l’Afrique comme partenaire, de manière totalement paritaire ».

Le petit Satan

Voilà pour la théorie. La pratique, on l’a constaté, reste dans les limbes. Le 16 novembre, la Hongrie et la Pologne ont bloqué le plan de relance européen de 750 milliards d’euros, ouvrant une énième crise de l’Union. Face au réchauffement climatique, à l’aggravation des inégalités, à la menace terroriste ou à la crise sanitaire, le président mesure chaque jour qu’on ne saurait réussir « dans un seul pays ». Mais il continue de manquer cruellement d’interlocuteurs bienveillants dans un monde où s’affirment les régimes autoritaires à Moscou, à Pékin comme à Ankara. L’arrivée du démocrate Joe Biden à la Maison-Blanche changera-t-elle la donne ? Emmanuel Macron n’y croit guère. Perpétuant la tradition « gaullo-mitterrandienne », il souligne les divergences d’intérêts stratégiques entre les Etats-Unis, ex-gendarme du monde, plus que jamais requis par le traitement de ses crises domestiques, et l’Europe, liée depuis la nuit des temps au Moyen-Orient et à l’Afrique.François Heisbourg : en politique étrangère, « Biden ne pourra pas dire “on efface tout”… »

L’Elysée ne jure que par le multilatéralisme. Pourtant son isolement grandit. Héraut de la laïcité et du droit au blasphème, il est devenu le petit Satan des manifestations islamistes, celui dont on brûle les effigies. Pour éteindre l’incendie, le chef de l’Etat s’est expliqué sur la chaîne d’info Al-Jazeera, vantant « l’universalisme » tricolore et la séparation des Eglises et de l’Etat. Mais le temps semble s’éloigner où les Lumières de 1789 faisaient école… Même au pays de Thomas Jefferson, l’héritage est contesté. Commentant les récents attentats islamistes en France, la presse libérale américaine a pu y voir l’effet de la « guerre contre le séparatisme islamique » menée par Emmanuel Macron. Furieux contre le « New York Times », le président français a passé un coup de fil accusant le quotidien de « légitimer la violence » et d’ignorer le « modèle français ». Incompris, Macron ? Plus encore que ses prédécesseurs, le président de la sixième puissance économique mondiale voit s’agrandir le hiatus entre son verbe et la réalité.





nouvelobs

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