Question de société. « Le commerce est en plein bouleversement, quand on a des pandémies comme ça, ça accélère les mutations » : Jean Viard


Rennes, le 5 novembre 2020. La livraison à domicile est la seule solution pour les petits commerçants obligés de fermer à cause du confinement. Le site qui met en lien les clients et les commerçants s’appelle Lokkal c’est une plateforme locale qui regroupe aussi bien les commerces alimentaires que non-alimentaires. (PHOTOPQR / OUEST FRANCE / MAXPPP)

Les fermetures des petits commerces tandis que d’autres restent ouverts créent un sentiment d’injustice et d’incompréhension. La situation sanitaire est-elle révélatrice d’une crise sociale plus profonde ? C’est ce que nous tentons d’analyser aujourd’hui avec le sociologue Jean Viard. 

franceinfo : Selon vous Jean-Viard, est-ce que la crise sanitaire n’occulte pas une autre crise bien plus profonde, la crise sociale ?  

Elle ne l’occulte pas vraiment, d’ailleurs vous donnez la parole à Christian Baulme, (ndlr : association des commerçants et artisans des métropoles de France) qui tient des propos que moi, je trouve limite supportable si vous voulez, qui semble dire que le gouvernement en veut aux commerçants. La réponse, elle n’est pas là, il fait l’analyse politique qui veut. La vérité, c’est qu’au fond, on continue à aller travailler, on continue à aller étudier et on a supprimé ce que j’appellerais la sphère des plaisirs, y compris une partie des courses dans des endroits merveilleux que sont les petits commerçants, les marchands de santons, etc.

Et la question, la seule vraie question, c’est : est-ce que ça marche au niveau de la pandémie ? Désolé, la réponse est oui. Après, évidemment, une partie du petit commerce souffre énormément. Donc, est-ce que les aides sont suffisantes ou pas? etc. Mais il n’y a pas une volonté de favoriser Amazon ou les grands magasins. On ne peut pas dire ça. Il y a trois systèmes de vente en France, en pleine évolution, le petit commerce souffre énormément, il est vrai aussi qu’il est très en retard en matière numérique et que sa capacité à faire de la livraison, à faire de la vente directe sur Internet, etc, est en retard si on voit les autres pays d’Europe. Comprenons tout cela en même temps.

On a trois champs de conflit : on a effectivement la pandémie, on ne va pas y revenir, où y a une course entre enfermement et vaccin, pour aller vite. Bon, il y a une deuxième course, c’est celle du terrorisme, qui complique tout. Il y a là une lutte policière, une lutte idéologique et puis une lutte sociale, parce qu’on voit bien que les racines du terrorisme sont plutôt à certains endroits qu’à d’autres. Et puis, effectivement, il y a cette crise économique qui là, est une crise très complexe parce que quelque part, rien n’est cassé. Je veux dire, ce n’est pas une crise comme les autres, c’est une conséquence de la pandémie. Donc, c’est une crise très particulière.

On a bien vu que plein de secteurs se sont redressés relativement facilement. C’est vrai qu’il y a des milliers de commerçants qui vont faire faillite, faut dire les choses comme elles sont, ou qui vont être repris par d’autres et donc là, il y a une vraie question de politique économique du gouvernement ou des régions ou des communes pour les aider, pour les transformer. Mais en même temps, en se disant, le commerce est aussi en plein bouleversement. Quand on a des pandémies comme ça, ça accélère les mutations.

Il est clair qu’en ce moment, il y a deux grandes demandes des gens. La première, c’est ce que j’appellerais une demande de « local ». C’est effectivement ce qu’on appelle « la Ville un quart d’heure », d’avoir cette proximité pour certaines choses. Et de l’autre côté, il y a une énorme demande de livraison à domicile. Y a pas qu’Amazon, on tape sur Amazon mais les FNAC le font aussi. Le livreur de pizza près de chez moi, il a un cycliste, etc., y a des tas de services… Et on est en retard. Les pharmaciens devraient livrer à la maison. Les libraires, pleins de commerces pourraient le faire.

Il y a ce bouleversement du monde des commerces qui est pris en ciseau, si on peut dire par effectivement cette terrifiante pandémie, je comprends très bien la souffrance des gens, mais si vous voulez, on ne peut pas partir de là, construire un discours populiste en disant que c’est une stratégie du gouvernement pour favoriser les uns et les autres, ça je crois que c’est extrêmement dangereux en terme politique. On n’a pas le choix. La pandémie, elle est là. Battons-nous pour les indemnités face à ceux qui souffrent, c’est évident. Mais profitons-en pour moderniser la structure du commerce et pour qu’il accélère sa mutation numérique.

Mais d’un point de vue de l’image, comment expliquer que, effectivement, on ne supporte pas trois personnes dans un magasin de proximité, alors qu’on supporte un millier de personnes dans une grande surface ?

J’allais dire malheureusement. Christophe Baulme, il dit : nous, la différence par rapport à la grande surface, c’est qu’on parle à nos clients. C’est tout le problème, justement, c’est quand on se parle, on fait la conversation, et donc on se passe la maladie. Et je veux dire qu’on se parle, y compris les clients à l’extérieur, parce que c’est une vie de quartier. Et d’ailleurs, il y a moins de gens, y compris dans les grandes surfaces. Après tout, le problème de la livraison à domicile. Je suis désolé. Moi, je suis sociologue. Ce que je vois, c’est est-ce que la pandémie recule. La réponse est oui. Est-ce que toutes les décisions prises sont bonnes ? Certainement pas. Bien évidemment, je n’en sais rien. Mais ce que je veux dire, c’est qu’on ne peut pas partir de l’idée qu’elles sont toutes mauvaises.

Et ce qui est clair, c’est qu’on a essayé de ralentir le déplacement des gens dans la ville essentiellement, mais partout. Et ce ralentissement est efficace. On fait partout la même politique. Donc, si vous voulez, bien sûr que c’est choquant, on dit grandes surfaces, petites surfaces, ça crée un sentiment d’injustice qui peut amener à des explosions sociales.

C’est une erreur de comparer les deux ?

Ce n’est pas une erreur. Le sentiment d’injustice, je le comprends très bien, moi je suis éditeur, en ce moment je vois très bien que les librairies sont fermées, mes salariés sont au chômage technique, mais après, ce n’est pas une erreur. L’erreur elle est peut-être de dire attention, on va créer une injustice et comment va la compenser ? Parce que l’injustice est flagrante. Mais après, ce qui compte, c’est le client. Moi, mon souci, par exemple comme éditeur, c’est comment les textes rencontrent mes lecteurs. C’est ma première préoccupation, le chemin pour aller de l’un à l’autre, il peut être numérique, il peut être dans la librairie de quartier, ce qui est l’idéal, la bonne librairie, il peut être aussi, excusez-moi, dans Amazon Up et autres, parce qu’à un moment, comment on lit ?  

Donc si vous voulez, ces systèmes sont complémentaires, ne construisons pas une France archaïque qui reviendrait au commerce des années 50 pour répondre à la pandémie. Il faut faire très attention. Il y a une montée de leaders qui, quelque part, je les comprends, dans leur souffrance d’individu, y a des commerçants qui vont se suicider, il y a ces familles qui voient s’effondrer le rêve de leur vie. Tout ça, je le comprends. Mais vous savez, dans les quartiers, les gens qui travaillent au noir, le million de nouveaux pauvres, je veux dire, il y a d’autres endroits. Cette pandémie est terrible pour évidemment partie de la population, évidemment, c’est vrai. Mais ne laissons pas pour autant croire qu’il y a un État méchant qui veut détruire un groupe social. Je crois que ça serait très dangereux.  



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