pour l’avenir des librairies, Roselyne Bachelot croise les doigts



Les rois de France pouvaient guérir les écrouelles par imposition des mains (c’était avant les gestes barrières). Roselyne Bachelot, elle, entend apaiser les libraires malades du confinement par simple croisement des doigts. Invitée, samedi 14 novembre, sur le plateau de l’émission de France 2 « On est presque en direct », la ministre de la Culture était interrogée par Laurent Ruquier sur l’éventualité d’une réouverture des librairies, le 1er décembre. A cette question, l’interviewée s’est contentée de croiser les doigts. « Espérons-le », mimait-elle ainsi. Si les « miracles » des rois thaumaturges symbolisait leur pouvoir quasi-divin, à l’inverse le geste superstitieux de Roselyne Bachelot manifeste cruellement son impuissance.

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Pendant l’émission, l’actuelle occupante de la rue de Valois a beau avoir clamé son attachement aux librairies, ces « lieux magiques », réaffirmé son amour pour les artistes et assuré qu’il lui arrivait de participer occasionnellement au fameux Conseil de défense, son lyrisme n’a pas réussi à masquer son manque de poids au sein du gouvernement. En témoigne cette autre phrase au sujet de la réouverture des librairies : « Elle (la réouverture) va venir, elle se rapproche. » Etonnante formule ! Comme si ce n’était pas elle, ministre de la Culture, qui en décidait, mais un esprit supérieur, une force invisible. Jupiter, peut-être.

Certes, Roselyne Bachelot a rappelé le soutien apporté par l’Etat au monde de la Culture et au secteur du livre en particulier, évoquant la possibilité du « cliquer et emporter », les aides au loyer, les prise en charge des frais d’envoi de livres. Seulement, comme le signale, dans un communiqué, le Syndicat de la librairie française, ces mesures sont nécessaires mais insuffisantes. Le « cliquer-emporter » n’est qu’un pis-aller, assurant à peine 10% de l’activité. Egalement présente sur le plateau, la journaliste Léa Salamé a fini par mettre les pieds dans le plat, demandant à Bachelot : « Comment arrivez-vous à porter ces décisions qui doivent vous brutaliser ? Vous n’êtes pas pour la fermeture des librairies. »« C’est l’endroit où vous pouvez trouver de l’espoir » : une pétition pour maintenir les libraires ouvertes

Une intervention qui a le mérite d’appuyer là où ça fait mal, sur cette zone scrofuleuse de la vie politique française : le ministère de la Culture. Depuis quelques années, cette institution est mal en point, souffrant d’une faiblesse généralisée. Après la fièvre Lang des années 1980, la température a progressivement chuté rue de Valois, jusqu’à l’hypothermie. Plus de folie, plus de grands projets, plus de vision, mais des dossiers froids, comptables et techniques. L’esprit malrucien qui présidait à la fonction s’est dissous dans la grisaille technocratique et la culture s’est peu à peu trouvée reléguée au second rang.

Les ministres de la Culture, intermittents d’un triste spectacle

Alors que Sarkozy avouait avoir beaucoup souffert sur « la Princesse de Clèves » et que François Hollande préférait les livres historiques à la littérature (et que sa ministre de la Culture Fleur Pellerin reconnaissait ne pas avoir lu les livres d’un Modiano fraîchement nobélisé), on pouvait espérer que la culture retrouverait une place centrale avec un président comme Emmanuel Macron qui, durant sa campagne, n’a eu de cesse de se présenter en homme lettré, allant même jusqu’à poser pour son portrait officiel, entouré de plusieurs volumes dont « Les Nourritures terrestres » de Gide et « le Rouge et le noir » de Stendhal.

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Depuis qu’il a été élu en 2017, trois ministres se sont succédé rue de Valois. La première, l’éditrice Françoise Nyssen, dont la nomination avait été chaleureusement accueillie par le milieu de la culture, a occupé le poste pendant dix-sept mois et raconté dans un livre, « Plaisir et nécessité » (Stock), à quel point cette mission avait tourné à l’épreuve. Elle expliquait notamment n’avoir « pas senti de grandes disponibilités à Matignon vis-à-vis de la culture » : « Ils avaient énormément de sujets à traiter, et manifestement la culture n’était pour eux ni une urgence ni une priorité. » Elle regrettait aussi qu’Emmanuel Macron n’aille pas suffisamment vers les gens de la culture.

Lors d’un remaniement, Françoise Nyssen fut remplacée par Franck Riester. Ses vingt mois à ce poste laisseront peu de traces, si ce n’est peut-être cette scène terriblement éloquente : le 6 mai, alors qu’Emmanuel Macron appelle les acteurs culturels à « enfourcher le tigre » pour faire face à la pandémie, Franck Riester, assis à ses côtés tel un gentil chaton, prend sagement des notes, semblant découvrir la teneur du plan d’aide à la culture au fur et à mesure que Macron énumère les mesures.

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L’arrivée, en juillet 2020, d’une femme politique capée comme Roselyne Bachelot, ancienne ministre de la Santé qui plus est, aurait pu permettre un rééqulibrage de la balance. Mais ses années d’expérience ne font pas la différence et comme ses prédécesseurs, Bachelot semble agir dans l’ombre d’un Macron omnipotent et dans l’indifférence de Matignon, sans réelle marge de manoeuvre. Les ministres de la Culture paraissent aujourd’hui réduits à faire de la figuration, intermittents d’un triste spectacle, celui d’un monde politique qui néglige la culture, la considère comme quantité négligeable alors qu’elle est plus que jamais indispensable à nos vies brutalisées par l’épidémie, les inégalités croissantes, la menace terroriste.

Non, ce n’est pas, comme on a pu le lire ici ou là, une préoccupation de bourgeois. La culture est ce qui permet de maintenir un lien entre nous alors que nous vivons de plus en plus séparés les uns des autres. Si l’on ne croit plus aux miracles comme au temps des rois thaumaturges, nous croyons encore aux symboles. La culture en est un. Tout faire pour la maintenir vivante et ce, « quoi qu’il en coûte », c’est affirmer une certaine idée de la politique, une certaine vision du monde. Mais il ne suffit pas pour cela de croiser les doigts.

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