ENQUÊTE FRANCEINFO. Brimades, humiliations, harcèlement… Des étudiants infirmiers racontent « l’enfer » vécu pendant leurs stages



Depuis toute petite, c’était mon rêve d’être infirmière. » D’aussi loin qu’elle se souvienne, Camélia*, 21 ans, a toujours voulu soigner les autres. Après son bac, elle a donc intégré l’un des quelque 325 instituts de formation en soins infirmiers (Ifsi) de France, qui forment au métier en trois ans. Elle effectue son premier stage dans une clinique de Seine-Maritime.

Rapidement, il vire au calvaire. Un jour, se souvient-elle, l’équipe de soignants qui l’encadre lui confie un plateau repas pour une chambre, en insistant pour que ce soit elle qui aille le donner. Elle découvre une femme inerte. « Je suis ressortie très vite : je pensais leur annoncer le décès. Eux m’attendaient en riant. » Camélia avait alors 18 ans. C’était la première fois qu’elle voyait un mort.

Ce traumatisme, elle l’a raconté sur Twitter début septembre, via le hashtag #balancetonstage. Lancé par un ancien étudiant infirmier, il a permis à des centaines de jeunes professionnels de témoigner des brimades dont ils ont été victimes à leur arrivée à l’hôpital, en clinique ou en Ehpad.

Quand ils arrivent sur un nouveau lieu de stage, les étudiants sont très vite fixés sur ce qui les attend. « Je n’avais pas mis un pied dans le service qu’une aide-soignante m’a dit que ma tête ne lui revenait pas, que je ne pouvais pas être belle et intelligente à la fois », raconte ainsi Camélia. Diplômée de l’Ifsi de Brive (Corrèze) cette année, Jeanne* n’a pas connu meilleur accueil à son arrivée en stage de deuxième année à Limoges. « Tiens, une étudiante : ça tombe bien, j’aime bien faire pleurer les étudiants », lui lâche une aide-soignante en la voyant. Les semaines qui ont suivi ont été selon elle à l’image de cette première journée. « Un jour, l’une des infirmières me pose une question très précise sur une chimiothérapie orale. Mais en deuxième année, on n’aborde pas la cancérologie », raconte Jeanne.

« Ça l’a agacée que je ne sache pas répondre : elle m’a balancé les cachets en disant que ça ne servait à rien que je continue la formation si je ne savais pas ça. »

Charly, désormais infirmier à Clermont-Ferrand, raconte lui aussi avoir passé plusieurs semaines à être rabaissé par un binôme de soignantes. « Elles étaient connues pour casser les élèves. Elles me disaient que tout ce que je faisais était nul, que j’étais trop confiant. ‘C’est pas parce que t’es passé en réa que tu sais faire quelque chose’, m’avait dit l’une d’elles. Je venais à reculons, je pleurais tous les jours. Je n’avais que 21 ans », confie-t-il, sept ans après.

Dans sa promotion (2012-2015) de l’Ifsi de Vichy (Allier), ils sont plusieurs à raconter des situations similaires. Romain assure lui aussi avoir été « harcelé moralement » lors d’un stage en chirurgie digestive. « T’as rien à faire dans ce métier, tu réussiras jamais », lui répétait-on en boucle. Il dit avoir eu l’interdiction de manger avec le reste des soignants. « Un classique », commentent plusieurs étudiants interrogés par franceinfo. « Notre statut est compliqué : on fait partie de l’équipe mais pas vraiment », analyse Samantna, 22 ans, qui a passé la plupart de ses stages sous anxiolytiques.

Dans certains cas, les stagiaires sont si peu intégrés qu’on ne prend même plus la peine de les nommer. « On m’appelait ‘l’étudiant’, ‘machin’, ‘truc’. On n’est pas une personne à part entière », raconte Julien*, actuellement étudiant à l’Ifsi de Marmande (Lot-et-Garonne). Aujourd’hui en fin de cursus, le jeune homme de 21 ans serait lui aussi devenu le bouc émissaire du service de gastro-entérologie où il effectuait son premier stage.

« Quand la cadre m’a présenté aux infirmières, elles ont toutes soupiré : ‘Pff… encore un étudiant’. »

« On m’a confié des toilettes compliquées, alors que je n’en avais jamais fait, avec des patients grabataires. Les aides-soignantes effectuent pourtant toujours ces toilettes à deux. On m’envoyait clairement me casser la gueule », raconte l’un des rares étudiants encore en école à oser témoigner, même s’il tient à rester anonyme. Julien est effaré de voir que « cette maltraitance professionnelle est connue et banalisée ».

Les 23 étudiants et anciens étudiants qui ont accepté de témoigner auprès de franceinfo l’affirment : sur les neuf stages à effectuer obligatoirement pendant le cursus d’infirmier, il y en a forcément un qui est synonyme de brimades et/ou de harcèlement. « Et si ce n’est qu’un, vous avez de la chance », assure l’un d’eux. En 2017, la Fédération nationale des étudiants en soins infirmiers (Fnesi) a tiré la sonnette d’alarme sur ce fléau dans une enquête menée auprès de 14 055 étudiants en soins infirmiers. Les résultats ont permis pour la première fois de chiffrer ces maltraitances : un tiers des étudiants interrogés déclarent avoir été « harcelés par un soignant au cours de leur formation ». Parmi les 2 371 étudiants qui ont déclaré avoir déjà interrompu leur formation, 54,9% estiment que cela faisait suite à des problématiques de stages. « Dans ma promo, on a commencé à 90, on a fini à 63. Ceux qui ont arrêté, c’était surtout parce que les stages étaient trop durs. Ça les a démoralisés », raconte Samantha. 

« Heureusement que certains stages se sont bien passés, sinon j’aurais lâché. »

Chez ceux qui ont tenu, plusieurs ont effectué leurs stages sous antidépresseurs. Une pratique répandue puisque 27,8% des élèves infirmiers sondés prenaient des psychotropes – principalement des anxiolytiques – pendant leur formation, selon cette étude de 2017. Une manière de contrer la « boule au ventre » que beaucoup décrivent au moment d’arriver sur le terrain. « J’ai mis des mois, je dirais même des années, à digérer », se souvient Céline*, sortie en 2015 de l’Ifsi de Vichy, à propos d’un stage dans un hôpital, en soins de suite et réadaptation. D’autres encore évoquent « des idées noires », comme Camélia qui, trop fragilisée, a finalement décidé d’arrêter la formation. « Mon premier stage a créé un très gros manque de confiance en moi qui a empiété sur mon moral, mon physique », raconte-t-elle la voix tremblante. Elle s’est réorientée vers des études de marketing.

« En deuxième année, je ne mangeais plus, je ne dormais plus. Mon médecin m’a dit que j’étais en état dépressif. »

« Ce n’est pas du simple bizutage : on détruit le peu de confiance qu’ils ont en eux », regrette Valérie Auslender, médecin généraliste rattachée à Sciences Po. En parallèle de l’enquête de la Fnesi, elle aussi a donné un coup de pied dans la fourmilière en 2017, avec son ouvrage Omerta à l’hôpital. Le livre noir des maltraitances (éditions Michalon), dans lequel elle a récolté 130 témoignages d’étudiants ou d’anciens étudiants en santé. Elle compare ce qu’ils subissent « au cycle infernal des violences conjugales. On leur dit toute la journée : ‘T’es nul, tu ne sers à rien, tu ne mérites pas d’être là’, ils finissent par y croire, se renferment et ont honte de dire ce qu’ils subissent. »

Les étudiants n’ont que peu de personnes vers qui se tourner. La plupart du temps, « on serre les dents », explique l’un d’eux. Souvent parce qu’ils ne peuvent pas se permettre d’écoper d’un mauvais rapport de stage. « Vous pouvez avoir 18 partout en cours, mais si un stage se passe mal, il est invalidé. Vous devez alors systématiquement repasser le stage en question, explique une étudiante. On se retrouve à refaire un stage de cinq à dix semaines alors qu’on pourrait travailler comme aide-soignant et gagner autour de 1 300 euros par mois. » Une fois leur première année validée, les étudiants infirmiers obtiennent en effet automatiquement le grade d’aide-soignant et sont payés comme tels.

Mais la raison de ce silence n’est pas que financière. La vingtaine d’étudiants interrogés par franceinfo affirment se taire parce qu’ils n’ont pas confiance en leurs écoles. Ils disent ne pas se sentir soutenus par leurs instituts de formation qui cautionnent, selon eux, par leur inaction, les violences systémiques de ce milieu. 

« A part nous dire : ‘Essayez de vous imposer’, il ne se passe rien derrière. »

Ainsi, Julien certifie avoir alerté son école, l’Ifsi de Marmande, sur les brimades dont il dit avoir été victime lors de son stage en gastro-entérologie, dans un hôpital des environs de Bordeaux. Il souligne que « les formateurs de son école sont disponibles et accompagnants sur un terrain difficile ». Mais il regrette le fait que d’autres étudiants aient été « envoyés ensuite » sur ce même lieu de stage. Contactée, la directrice de l’Ifsi de Marmande assure que les étudiants sont pris en charge par l’équipe pédagogique dès le moment où ils font part d’une difficulté. Si besoin, « on organise une rencontre sur le lieu de stage avec le cadre et le tuteur, explique Florence Da Ros. Parfois, ce sont simplement des problèmes de communication. Et l’étudiant doit aussi apprendre à se remettre en question. »

Charly a également alerté son école, l’Ifsi de Vichy, en 2014, après le harcèlement qu’il dit avoir subi dans un hôpital du Puy-de-Dôme, de la part d’une infirmière qui serait connue pour « tyranniser » les étudiants. « Tout le monde savait que cette femme était horrible, personne n’a rien fait. »

« Plusieurs camarades des promos supérieures étaient passés par le même service que moi. On m’avait prévenu : ‘Tu verras, c’est un stage casse-gueule’. »

A plusieurs reprises, un autre lieu de stage a été mentionné à franceinfo comme problématique : il s’agit d’une clinique privée de Vichy, habituée à accueillir les étudiants de l’Ifsi de la même ville. « On a vécu l’enfer », décrit Mélanie. Pendant le stage, elle a alerté deux professeures de son école. Selon elle, « rien n’a été fait pour remédier au problème et d’autres filles y sont allées ensuite ».

Le directeur de l’institut de formation de Vichy, Didier Dupeux, ne nous a accordé que quelques minutes par téléphone. « Il peut arriver que cela se passe mal : je ne peux rien dire là-dessus. C’est la rencontre qui se fait ou qui ne se fait pas. Parfois, [les étudiants] dégustent, c’est vrai, mais on n’a pas de droit d’ingérence [sur les lieux de stage] », nous a-t-il répondu. « Les hôpitaux sont en tension avec le Covid. Ce thème-là, tout de suite, ne me semble pas opportun », a-t-il ajouté, avant de nous renvoyer vers la direction de l’hôpital de Vichy, auquel son école est rattachée, pour effectuer notre demande d’interview. A ce jour, nous n’avons pas eu de retour. Franceinfo a également sollicité l’Ifsi de Moulins (Allier), dont certains étudiants ont été envoyés en stage dans cette clinique. Sa directrice n’a pas souhaité nous répondre.

Alors pourquoi certaines écoles semblent-elles hermétiques aux plaintes des étudiants ? Leurs réticences à intervenir sur les lieux de stage seraient notamment liées au fait qu’elles manquent de structures où les envoyer. Difficile de trouver des places en stage pour tout le monde. Résultat, « on est parfois quatre, cinq, six étudiants infirmiers au même endroit », témoigne l’un d’eux.

Et parfois, ils seraient même utilisés comme des effectifs de substitution. Justine, 23 ans, diplômée de l’Ifsi de Rouen, dit en avoir fait l’amère expérience en première année, dans un Ehpad du département. « J’arrive le premier jour, il manquait des aides-soignantes. On m’a dit : ‘Tu vas remplacer deux filles’. On m’a mise dans un couloir avec 10 à 15 résidents à gérer toute seule. J’ai fait ça pendant deux, trois semaines », raconte-t-elle. Les stagiaires sont pourtant censés être encadrés par un tuteur et se voir attribuer des tâches qui les font progresser dans leur pratique de futurs infirmiers. Dans les hôpitaux qui peinent à recruter des soignants, « les étudiants infirmiers servent parfois de main-d’œuvre pas chère », affirme Manon, sortie cette année de l’école de Rouen. Au total, 100 000 postes seraient vacants, d’après la Fédération de l’hospitalisation privée (FHP), dans les établissements publics comme privés, dont 34 000 postes d’infirmiers.

Dans ces services en flux tendu, avant et pendant la crise sanitaire, les étudiants ont vu des soignants épuisés. « C’est dans les services où les conditions de travail sont les plus dégradées que l’on retrouve souvent les violences des équipes sur les étudiants », explique Valérie Auslender. Pour la généraliste, une grande part des soignants maltraitants reproduisent ce qu’ils ont eux-mêmes subi en tant que jeunes diplômés. Une analyse que partage Vincent Opitz, de la Fnesi. 

« Ils sont dans une logique perverse qui consiste à penser : ‘j’en ai bavé, donc ils en baveront aussi’. C’est la seule façon dont certains ont appris à être infirmiers. »

Vincent Opitz, vice-président de la Fnesi

à franceinfo

En 2017, après la médiatisation du livre de Valérie Auslender et de l’enquête de la Fnesi, plusieurs solutions ont été étudiées pour endiguer les violences qu’ils dénoncent. Le Comité d’entente des formations infirmières et cadres (Cefiec) avait alors martelé qu’il fallait une meilleure formation des tuteurs de stage, ces soignants qui encadrent les étudiants sur le terrain. Une volonté réaffirmée aujourd’hui par sa présidente, Martine Sommelette : « Cette proposition n’a pas abouti. Or, on pense qu’il faut professionnaliser davantage », explique-t-elle à franceinfo. La Fnesi réclame également une « revalorisation salariale et une adaptation du temps de travail » de ces encadrants.

De leur côté, les étudiants insistent sur le rôle des formateurs dans leurs écoles. « Il y a des directeurs et des directrices en écoles d’infirmiers qui font en sorte d’être à l’écoute et de régler le problème en interne, souligne Valérie Auslender, mais il y en a aussi d’autres qui ne sont absolument pas soutenants et sont très ‘corporate’ avec les professionnels de santé. » Car les enseignants en Ifsi sont eux-mêmes des cadres infirmiers. Les gros instituts de formation ont pour particularité d’être rattachés à des centres hospitaliers, dont les enseignants, les fameux « formateurs », sont souvent issus. Conséquence : « Tout le monde se connaît », confie à franceinfo un ancien formateur. « Nos encadrants à l’école ne prennent jamais au sérieux ce qu’un étudiant dit. Ce sera toujours l’équipe soignante qui aura raison », affirme Jeanne.

« Aujourd’hui, je ne me laisse plus faire, ni par des collègues désagréables, ni par des médecins, assure Charly, infirmier diplômé depuis quatre ans. Mais j’ai toujours cette pensée qui m’accompagne : est-ce qu’ils n’avaient pas raison en disant que j’étais nul ? Il y a un doute insidieux qui subsiste, à vie. Ça reste en chacun de nous constamment. »

* Le prénom a été modifié.



francetvinfo

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