Critique : Ala Changso


Ala Changso

Chine : 2018
Titre original : –
Réalisation : Sonthar Gyal
Scénario : Sonthar Gyal
Interprètes : Yungdrung Gyal, Nyima Sungsung, Jinpa, Sechok Gyal
Distribution : Ciné Croisette
Durée : 1h49
Genre : Drame
Date de sortie VOD : 11 novembre 2020 (sur le site www.cinecroisette.com. Disponible également en DVD)

4/5

Agé de 46 ans, Sonthar Gyal est un réalisateur tibétain né dans la préfecture autonome tibétaine de Hainan qui fait partie de la Province de Qinghai, au nord-ouest de la Chine. Moins connu que son compatriote et ami Pema Tseden, avec lequel il a travaillé comme directeur de la photographie et comme directeur artistique, Sonthar Gyal s’est lancé dans la réalisation en 2011 avec Dbus lam gyi nyi ma (The Sun Beaten Path), suivi de Gtsangbo (River) en 2015. Des films qui ne sont jamais sortis en France. Ala Changso est son 3ème film, un film qui a été récompensé dans un très grand nombre de festivals et qui arrive directement en VOD dans notre pays.

Synopsis : Apprenant qu’elle souffre d’une maladie grave, Drolma décide d’effectuer un éprouvant pèlerinage jusqu’à Lhassa, qui durera une année. Elle part sans révéler sa maladie à Dorje son époux. Elle dissimule également un secret concernant son ancien compagnon décédé. Elle part donc au plus vite et décide de partir seule. Elle commence donc ce long voyage accompagnée au tout début par deux jeunes voisines. Très vite, elle est rejointe par Dorje accompagné de Norbu, le fils de Drolma issu de son précédent mariage. Norbu est un enfant difficile qui a des relations compliquées avec sa mère et son beau-père. Ils vont poursuivre le voyage à ses côtés. Après la disparition de Drolma qui n’atteindra jamais Lhassa, ils continueront tous les deux le pèlerinage. Celui-ci les rapprochera et deviendra alors un parcours initiatique permettant ainsi de réaliser la promesse faite par Dorma au père défunt de Norbu.

Un sacré pèlerinage !

Jeune femme habitant avec Dorje, son mari, dans la région de la montagne Sigunyang, à 200 kilomètres environ de la ville de Chengdu, Drolma sort bouleversée de l’hôpital local, venant d’apprendre qu’elle soufre d’une maladie probablement incurable. Alors que Dorje souhaite qu’elle aille se faire soigner à Chengdu, dans un plus grand hôpital, Drolma, sans avoir dit à son mari la gravité de sa maladie, prend la décision d’entreprendre immédiatement un pèlerinage vers Lhasa, un peu dans l’espoir qu’un miracle arrive à la sauver, beaucoup pour être fidèle à un vœu datant de son premier mariage. En effet, Dorje n’est pas le premier mari de Drolma : son premier mari est mort « avec des tuyaux partout » des suites d’une longue maladie et Drolma ne veut pas revivre cette situation pour elle-même. A l’époque, un pèlerinage à Lhasa avait été envisagé mais n’avait pas été réalisé. Tous ces « détails » nous sont révélés petit à petit, avec beaucoup d’intelligence, tout au long du long périple entrepris, plus celui qui est le plus important : Drolma avait eu un fils, Norbu, avec son premier mari, un fils qui est élevé par ses parents car Dorje n’a pas souhaité qu’il vienne vivre au sein du nouveau couple. Un fils qui entretient de très mauvais rapports avec sa mère et, plus encore, avec son beau-père, persuadé, peut-être à juste titre, que celui-ci ne l’aime pas.

C’est accompagnée par deux amies que Drolma commence son pèlerinage. Attention, la très obstinée Drolma a décidé de faire le pèlerinage de Lhasa dans sa version la plus difficile, celle où le pèlerin se prosterne très, très régulièrement. Ce qu’elle entreprend n’est donc pas une banale randonnée genre Compostelle ou Fatima. Ce n’est pas, non plus, la montée à genoux du grand escalier des pèlerins à Rocamadour. C’est, en quelque sorte, la combinaison des deux : tout d’abord, la distance, plus de 1000 kilomètres à vol d’oiseau, plus de 2000 par la route ; ensuite, la façon de se déplacer tout au long du parcours : on fait 3 pas, on tape 3 fois dans ses mains, on se couche par terre, on fait un mouvement qui s’apparente à celui de la brasse, on se relève, on refait 3 pas, etc. Dans ces conditions, impossible d’espérer arriver dans un village à la fin de chaque journée ! Il faut donc prévoir le transport de tout l’équipement permettant de préparer sa nourriture et de dormir dans la nature en plus du reste, un transport impossible à effectuer soi-même lorsqu’on se prosterne tous les 3 pas, sauf à tripler la distance parcourue en avançant à chaque fois le matériel de 50 mètres, en revenant en arrière et en parcourant à nouveau ces 50 mètres, cette fois-ci façon pèlerin pur et dur. D’où la présence, au départ, des deux accompagnatrices, Dorje devant rester dans le village où le couple habite pour s’occuper de son père. Tout au long du parcours de Drolma, suivi de celui de Dorje et Norbu, il y aura des changements dans le « personnel » d’accompagnement : on y trouvera le frère de Drolma, Norbu, Dorje, qui a fini par trouver quelqu’un pour s’occuper de son père, et un jeune âne dont la mère vient de mourir.

Road Movie + Drame psychologique + Tibet d’aujourd’hui

Premier film tourné en dialecte gyalrong, Ala Changso est à la fois un road-movie très particulier se déroulant dans de magnifiques paysages et un drame psychologique sur une famille recomposée. C’est aussi la possibilité pour le public européen de faire connaissance avec le Tibet d’aujourd’hui, qui apparait comme un mélange de modernisme et de traditions culturelles et religieuses très anciennes, avec les moulins à prière, le fait de psalmodier le mantra sacré de la grande compassion «om mani padme hum», avec ses six syllabes qui  conduisent aux six purifications, et, chez Drolma, une croyance très forte dans le destin. Un Tibet dont les habitants apparaissent comme étant très hospitaliers, toujours prêts à aider leurs congénères. Un Tibet, enfin, dans lequel de nombreuses langues sont pratiquées : outre le dialecte gyalrong et le mandarin standard, on entend deux autres langues dans le film, la langue de l’Amdo et et celle des khams. Le si long voyage entrepris entre le village de départ et Lhasa se traduit forcément par de nombreuses ellipses. C’est ainsi que, dès que Dorje et Norbu en arrivent à voyager de concert et surtout dès qu’ils se retrouvent seuls, on note, d’un épisode à l’autre, l’évolution positive des rapports qu’ils entretiennent.

Aucun comédien professionnel

Les comédiens de profession sont une denrée rare au Tibet et aucun.e des interprètes de Ala Changso ne l’est. Yungdrung Gyal, l’interprète de Dorje, est un chanteur très connu, originaire du nord de la province du Sichuan, à proximité du point de départ du pèlerinage de Drolma. A noter que sa société Skudia fait partie des producteurs du film, au même titre que Garuda Films, société créée par le réalisateur, et Channy Dynasty, basée à Pékin. Nyima Sungsung, l’interprète de Drolma, avait déjà une petite expérience de comédienne, ayant fait partie, en 2013, de la distribution de la comédie A style of men in Beijing. Quant à Sechok Gyal, le jeune interprète de Norbu, il fait dans Ala Changso sa première apparition devant une caméra.

Film se déroulant le plus souvent au milieu d’une nature magnifique et grandiose, Ala Changso a été tourné en format 2.39 : 1 avec une lumière naturelle très vive pour les scènes en extérieur. C’est en fait dans les scènes d’intérieur que Wang Weihua, le Directeur de la photographie, fait vraiment la preuve de son talent avec des clair-obscurs de très bonne facture.

Conclusion

Dans une période où il est très difficile, voire impossible, de se déplacer à plus de un kilomètre de son domicile, que trouver de plus excitant qu’un voyage au Tibet, avec Lhasa comme objectif final ? A ce périple dépaysant, au milieu de magnifiques paysages, s’ajoutent l’intérêt qu’apporte le récit d’un drame psychologique centré sur une famille recomposée et la construction intelligente du film, avec ses nombreux plans séquence et ses non moins nombreuses ellipses.



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