Ile-de-France: du chômage mais un manque de main-d’oeuvre



Le choc est sans précédent pour l’Ile-de-France. La région, qui pouvait se targuer d’un PIB par habitant supérieur en moyenne de 22.000 euros à celui de la nation en 2015, est aujourd’hui plus durement touchée par le chômage que le reste de la France. Selon les derniers chiffres du ministère du Travail, le taux de chômeurs sur la population active s’envole de 14% par rapport à 2019, atteignant les 755.160 personnes en septembre. Un bilan plus mauvais que celui de la France métropolitaine, en proportion: le nombre de chômeurs de catégorie A a augmenté de 9,5% par rapport à l’année dernière.

“Le cap symbolique du million de demandeurs d’emploi en Ile-de-France est donc probable, surtout si les secteurs les plus touchés par la crise se mettent à licencier”, s’inquiète Valérie Pécresse lors d’une conférence de presse le 5 novembre. En réalité, l’Ile-de-France dépasse déjà la barre des 1,1 million de chômeurs toutes catégories confondues. 

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“La crise économique liée à la crise sanitaire se traduit de fait par une forte dégradation du marché du travail, donc une crise sociale”, martèle l’ancienne ministre. La crise attaque “les secteurs professionnels qui font la spécificité de l’emploi en Ile-de-France”, poursuit la présidente de la région Ile-de-France: les services (78% de l’emploi dans la région), mais plus spécifiquement l’aéronautique, l’hôtellerie-restauration, le tourisme et les transports: “57.000 emplois sont menacés par des plans sociaux chez Safran, Valeo, ADP, Airbus, et Sanofi.” Elle craint également une “génération sacrifiée du Covid-19”, pour les milliers de jeunes entrant sur le marché du travail en 2020 qui auront du mal à s’y faire une place.

Economie sous respiration artificielle

Secteur par secteur, les fragilités sont nettes en Ile-de-France: les transports aériens sont en chute libre, avec un trafic en baisse de 74,5%, selon le dernier rapport d’Aéroports de Paris. Dans le tourisme, 50.000 emplois sont menacés, selon le comité régional du tourisme ; c’est 220.000 emplois pour l’hôtellerie et la restauration, indique l’union des métiers et des industries de l’hôtellerie. Selon la présidente du conseil régional, “il y a un manque à gagner de 400 millions d’euros rien que dans le tourisme.” La saison estivale, qui a permis aux régions littorales de reprendre espoir, a été catastrophique pour l’Île-de-France du fait des départs des Franciliens et de l’absence de touristes étrangers. La Toussaint ne fut guère meilleure.

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“Le tissu économique est sous respiration artificielle”, observe Bernard Cohen-Hadad, président de la CPME Ile-de-France, syndicat des petites et moyennes entreprises. Si l’Etat met fin à ses aides, tout s’écroule”. “En 2018, il y avait 1,2 million d’entreprises qui employaient 4,5 millions de personnes”, recense Didier Kling, président de la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) de l’Ile-de-France. “Cela fait à peu près 3,3 employés par entreprises.” Ces structures, de très petite taille, ont été les premières à vaciller pendant le premier confinement, observe la CPME. Mais depuis le deuxième confinement et l’obligation de fermer les commerces dits “non essentiels”, annoncé fin octobre par Emmanuel Macron, de sévères difficultés apparaissent aussi dans les entreprises de moins de 50 employés.

Mythe de Sisyphe

“On est dans le mythe de Sisyphe”, souffle Bernard Cohen-Hadad, en référence au personnage de la mythologie grecque condamné à pousser éternellement une pierre trop lourde au sommet d’une montagne. “Cette deuxième vague a un effet psychologique terrible sur les entrepreneurs et les commerçants. Nous avons besoin d’espoir!” D’autant que les entreprises estiment qu’elles ne sont plus à l’abri d’autres confinements dans les mois à venir. Parmi leurs préoccupations majeures: l’impossibilité de rembourser les loyers impayés pendant les périodes du confinement ou de continuer à les payer. Si l’Etat a récemment proposé un dispositif permettant d’alléger les entreprises de deux tiers de leurs loyers, “il reste un tiers du problème, et c’est beaucoup quand on ne fait plus de chiffre d’affaires et qu’on n’a plus de trésorerie!”, marque Didier Kling, de la CCI. 

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Pour l’heure, “l’inquiétude économique est plus forte que l’inquiétude sanitaire”, a souligné le sondeur Frédéric Dabi, de l’institut de sondage Ifop, lors d’une table ronde organisée par la CPME et la Banque de France, le 4 novembre. “Pour la plupart des entrepreneurs, leur entreprise, c’est leur vie”, abonde le président de la CCI. Mais enchainer les gilets jaunes, les grèves SNCF à la suite de la réforme des retraites, et la pandémie… “les plus vieux vont baisser les bras ou partir en retraite anticipée” analyse-t-il.

Situation paradoxale

La région est consciente de cette vague de désespoir: en plus des nombreuses aides qu’elle a débloquées depuis mars, elle a présenté le 5 novembre de nouveaux financements pour encourager la reprise d’entreprises par leurs salariés. En dépit de ces mesures de soutien, le moral est faible. “Beaucoup d’entrepreneurs se sentent perdus face à la complexité des dispositifs à leur disposition”, soulève le patron de la CPME Ile-de-France.

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Paradoxalement, “alors que le chômage explose, de nombreux secteurs sont en manque de main-d’oeuvre, notamment dans le numérique, la santé, l’agroalimentaire, la sécurité, l’aide au grand âge”, rapporte Valérie Pécresse. La région espère réorienter les chercheurs d’emplois vers les secteurs en tension en misant gros sur la formation: elle double à 40.000 le nombre de formations dans ces branches et alloue une prime de 1.000 euros aux demandeurs d’emplois qui s’y inscrivent. Elle compte également créer une aide de 1.300 euros destinée à financer le permis de conduire pour les jeunes en difficulté et les demandeurs d’emploi franciliens.



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