On a lu « l’odyssée furieuse » d’Arnaud Montebourg



La plume des politiques

Les politiques ne font pas que parler, ils écrivent aussi, parfois. Tout au long du reconfinement, « l’Obs » vous propose de découvrir des livres politiques.

C’est le livre [1] d’un croyant qui a « perdu la foi », le récit d’une désillusion. La chronique d’un politique qui a cru avoir gagné, avant de constater qu’il s’était fait rouler dans la farine. L’illusion d’Arnaud Montebourg s’est nouée un après-midi d’octobre 2011, entre les deux tours de la primaire socialiste, une rencontre à « trois, plus un chien », dans l’appartement parisien d’Aquilino Morelle. Montebourg méprise Hollande. Hollande déteste Montebourg. Montebourg a combattu Hollande. Mais ce jour-là, Hollande oublie tout. Pour devenir candidat, il a besoin des voix de Montebourg. Alors, il lui donne raison, accepte ses demandes, ses propositions de démondialisation. Montebourg appellera à voter pour lui, c’est l’essentiel. Hollande scelle un pacte. Et glisse, grandiloquent, à son ami de circonstances :

« Cet accord, c’est le même que celui que François Mitterrand noua avec Jean-Pierre Chevènement. Cet accord, s’il se défait, alors tout se défera. »

Tout s’est défait. Et Arnaud Montebourg a voulu coucher sur le papier cette « odyssée furieuse à l’intérieur d’une machine infernale ». Il a souhaité raconter. Ou plus exactement régler ses comptes, six ans après avoir rompu avec François Hollande. Les ruptures politiques sont parfois aussi cruelles que les ruptures amoureuses. La blessure est encore intacte. Ils ne se sont jamais reparlé. L’engagement est en fait le désenchantement, la chronique d’une lutte de l’intérieur et de l’extérieur pour rester fidèle au discours du Bourget, pour ne pas sombrer dans « l’austérité », un combat contre « le cercle de la raison […] qui avait gagné contrairement aux apparences ».

La crise va-t-elle favoriser le « made in France » ?

Montebourg a ressorti ses archives. Il n’a rien oublié. Il ne cache rien de ses états d’âme, de ses luttes intérieures, des batailles qu’il a menées pour faire infléchir ce président qui « voulait être dur pour finalement être mou ». Il raconte comment il s’est fait avoir par Emmanuel Macron, chargé de le traiter à l’Elysée : « Il était payé pour me faire du charme, ce dont il s’acquittait à merveille. » Montebourg a cru que leur exécration commune de François Hollande, leur dédain commun de ce président pas assez tranchant scellerait une alliance des contraires :

« Il le trouvait veule et pas assez libéral. Je le trouvais pusillanime et trop libéral. Nous nous entendîmes donc sur ce malentendu. »

L’ancien ministre dévoile quelques échanges avec Emmanuel Macron. Cette photo d’une plaque dorée portant l’inscription « Institut de la Procrastination – Repassez plus tard » : envoyée par le secrétaire général adjoint de l’Elysée alors qu’il demandait des nouvelles d’un dossier en cours. « Le patron a baissé son bénard » : dixit le même, quand Montebourg demande comment s’est passée la rencontre entre le président et Lakshmi Mittal, propriétaire des hauts-fourneaux de Florange. « On n’est quand même pas au Venezuela » : quand le ministre propose de nationaliser « ce qui reste d’Alstom » en cas de rachat par General Electric, dans une réunion préparatoire à cette vente.

On a beau connaître la fin de l’histoire, on lit « l’Engagement » comme le roman vrai d’une déception. Arnaud Montebourg aurait dû partir très tôt. Lors de l’adieu aux ouvriers de Florange, en novembre 2012, quand, après l’avoir laissé s’avancer vers la nationalisation temporaire des hauts-fourneaux, Hollande, Ayrault et Macron l’ont lâché en rase campagne. Ou à la suite des municipales perdues. Montebourg publie la lettre de rupture – inédite jusque-là – qu’il a fait porter au président, le dimanche du second tour, ce 30 mars 2014. Le ministre du Redressement productif, sur le chemin du départ, y écrit :

« Peut-on cumuler, par crainte excessive de Bruxelles, le naufrage économique programmé pour la France et la tragédie politique de l’élimination de la gauche de la carte électorale pour ses erreurs de jugement ? »

Mais il est resté. Son péché ? Avoir cru en Manuel Valls dont pourtant il écrit qu’il « était un de ces types qu’on trouvait en quantité au PS de l’époque, des gars qui pendant vingt ans n’avaient fait que des congrès, écrit des motions et participé à toutes sortes de combines d’appareil, à l’endroit puis à l’envers, et surtout de travers ». La fable, cette fois, n’a duré que quelques mois. Nommé ministre de l’Economie par le nouveau Premier ministre en avril 2014, Montebourg s’en va en août. Une des scènes les plus cocasses est cet « entretien préalable de licenciement ». Montebourg s’assied face à Valls, dans le grand bureau qui donne sur les jardins de Matignon, en chantant « la plus belle chanson psychédélique des Doors, The End » :

« This is the end
Beautiful friend
This is the end
My only friend, the end
Of our elaborate plans, the end »

La fin d’une illusion. La fin d’un conte auquel Arnaud Montebourg a voulu croire. Un conte qu’il a eu envie d’écrire, des années plus tard, pour éviter qu’il se reproduise.

[1] « L’Engagement », Grasset, 22 euros.





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