La précarité étudiante accentuée par le Covid



16h mi-octobre. Le local de l’Agoraé, épicerie sociale et solidaire destinée aux étudiants, ouvre ses portes. Le sol fraîchement lavé, les étalages regorgent de ce que les bénéficiaires du registre de l’épicerie auront cette semaine dans leur assiette ou leur placard. Des pâtes, des produits frais, des produits d’hygiène, tout le nécessaire est là. Ici, le prix des produits est diminué de 90%.

Pour pouvoir en bénéficier, il suffit de déposer son dossier. Il est alors évalué par des bénévoles. « Les personnes concernées doivent indiquer les ressources qu’elles touchent: travail, allocations, bourses mais aussi toutes leurs dépenses. On se charge de calculer le reste à vivre. Les personnes acceptées ont ‘un reste à vivre’ estimé entre 1€20 et 7€60″, explique Mariem Sidi, trésorière des Agoraé de Paris. Mais si en temps ordinaire, une cinquantaine d’étudiants fréquentent les deux Agoraé parisiennes, avec la crise du Covid-19, le nombre de demandes a littéralement explosé. En moyenne 5 candidatures sont déposées chaque jour. Et les candidats potentiels reviennent plusieurs fois afin de s’assurer que leur dossier a été pris en compte et signifier que leur situation devient de plus en plus critique.

Perte de jobs étudiants, stage rémunéré ou jobs d’été inexistants cette année, la situation peut très vite déraper. Ils sont plus de 12.000 étudiants à être enregistrés dans une Agoraé en France – ce réseau comporte 24 spots dans l’Hexagone dont deux à Paris dans les 13ème et 18ème arrondissements. « Nous avons eu plus de bénéficiaires au sein des Agoraé depuis la crise sanitaire que depuis la création du dispositif en 2011 », souligne Paul Mayaux, président de la Fédération des associations générales étudiantes, (Fage).

74% des jeunes en situation de précarité avec la crise sanitaire

Ces épiceries solidaires d’étudiants pour étudiants tournent grâce à des collaborations entre plusieurs associations. Parmi elles figurent la Banque alimentaire, Biocycle (invendus des supermarchés), Règles élémentaires (pour les protections périodiques). Des collectes auprès des clients des magasins sont organisées et l’Agoraé peut également bénéficier de subventions via un agrément de l’Andes, un réseau national d’épiceries solidaires. Ces subventions leur permettent d’acheter des produits peu accessibles, même si la majeure partie des produits proposés proviennent de dons. « Notre but n’est pas de faire des profits, même s’il y a de l’argent en compte. Pourtant, c’est important de garder une contribution financière. Lorsqu’une personne a besoin d’aide alimentaire c’est déjà difficile de faire la démarche et quand tout est gratuit, ça peut l’être encore plus. », note Mariem Sidi. La demande devient tellement forte que l’Agoraé réfléchit sérieusement à ouvrir d’autres épiceries dans Paris.

Cette demande auprès des épiceries solidaires étudiantes est symptomatique d’une situation qui ne cesse de se détériorer sur fond de Covid. L’enquête Ipsos demandée par la Fage en juillet dernier a mis en évidence que 74% des jeunes sont en état de précarité en cette période de crise sanitaire. Alors quelles réponses? « Depuis l’immolation de l’étudiant de Lyon [en 2019 ; ndlr] et les manifestations qui ont eu lieu, quelques mesures ont été mises en place notamment au niveau des résidences universitaires où la trêve hivernale est désormais respectée. Quant aux aides des jeunes en situation de précarité, elles sont très ponctuelles et ne répondent pas réellement aux besoins des jeunes, ce qui est alarmant. Aucune mesure n’est réellement structurelle, même si tous les acteurs s’accordent à dire que les jeunes sont particulièrement touchés par la crise sanitaire », expose Paul Mayaux.

 

Covid partout, aides nulle part?

Quand le président de la Fage parle d’aides ponctuelles il veut désigner l’aide exceptionnelle de solidarité de 150 euros destinée aux jeunes de 25 ans non étudiants et les étudiants boursiers (bénéficiaires ou non des APL) qui devrait être accordée début décembre. « 150 euros, ça ne représente même pas la moitié du prix moyen d’un loyer par mois », commente-t-il.

Du côté du Centre régional des œuvres universitaires et scolaires (CROUS), les repas (midi et soir) ont été fixés à un euro pour les boursiers. Là encore d’autres problématiques viennent s’ajouter à une mesure qui, au départ, a tout pour réduire la précarité. « Universités comme restaurants universitaires ont été complètement engorgés. Pas le temps d’aller au restaurant universitaire revient à ne pas pouvoir bénéficier de l’aide. Par ailleurs, on laisse toujours une catégorie socio-professionnelle moyenne basse qui ne peut demander de l’aide à leurs parents et qui, d’un autre côté, ne figurent pas parmi les boursières ou boursiers. C’est pourquoi, la Fage demande à ce que les systèmes de bourses actuels soient linéarisés pour que l’effet de seuil disparaisse. », analyse Paul Mayaux. Toutefois des aides ponctuelles existent au niveaux du Crous et peu d’étudiants en connaissent l’existence: les aides spécifiques allocations ponctuelles (ASAP) et le Fonds de Solidarité et de Développement des Initiatives Étudiantes (FSDIE social). Avec la crise sanitaire, les études de dossiers ont été facilités et ne prennent que quelques jours, voire quelques semaines.

Des aides… pas forcément raccord avec le lieu de vie

Dans la précarité étudiante, le point noir, la plus grosse dépense sur laquelle on ne peut pas lésiner c’est le loyer. Les jeunes n’hésitent pas à faire des sacrifices sur leur santé ou leur accès à la culture pour pouvoir se payer un toit. « L’APL, aide universelle qui épaule des centaines de milliers de jeunes, n’est pas en raccord avec le bassin de vie. Par exemple dans la région Grand Est, les écarts de loyers entre Nancy et Strasbourg sont énormes pourtant ils vont avoir le même montant d’aides » ajoute Paul Mayaux.

« En tant qu’étudiants, nous souffrons de précarité et ce pas seulement à cause de la crise du Covid. La vie est chère de manière globale, surtout avec les loyers parisiens. » précise Christiane, étudiante libanaise rencontrée au détour de l’épicerie solidaire du 18ème arrondissement.  » Avec la crise économique qui sévit au Liban depuis le 17 octobre 2019 et l’explosion, cet été, à Beyrouth, l’argent que j’ai économisé pour la poursuite de mes études à Paris est bloqué dans les banques. » Alors Christiane essaye de « survivre à Paris » en jonglant entre ses horaires de Fac, ses horaires de babysitting tard le soir, lourdement entaché par le couvre-feu et désormais le confinement.

Depuis la rentrée, les réseaux de la Fage ont dû mettre en place des dispositifs de logements provisoires. Et pour cause, un nombre certain de jeunes se sont retrouvés à la rue dès la rentrée universitaire ce qui était toujours le cas fin octobre. « Nous avons eu beaucoup de demandes plus particulièrement dans les villes de Strasbourg et Angers. Dans la dernière, nous avons reçu plus de 300 demandes de jeunes qui étaient dans des campings pendant leur poursuite d’études ». Selon le rapport d’activité du Centre national des œuvres universitaires et scolaires (CNOUS), en France il y avait 175.000 logements universitaires pour plus de 2,7 millions d’étudiants. Néanmoins, le président de la Fage l’assure: d’autres solutions existent, comme l’ouverture du parc HLM aux étudiants. En attendant qu’une telle mesure veuille bien voir le jour, les étudiants précaires devront se contenter de garantie visale ou d’encadrement des loyers.

 



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