pourquoi « 1984 » de George Orwell est-il si souvent cité pour critiquer les mesures sanitaires ?


Novlangue », « Big Brother », « double-pensée »… Quand Emmanuel Macron a annoncé l’instauration d’un couvre-feu dans neuf métropoles, jeudi 15 octobre, plusieurs personnalités françaises et anonymes ont brandi des références au roman 1984 de George Orwell. Tout autour du monde, dans des manifestations, l’écrivain britannique et son œuvre la plus célèbre sont devenus le symbole de l’opposition aux réponses gouvernementales à l’épidémie de Covid-19.

Selon ceux qui y font référence, la pandémie a conduit certains Etats à agir comme le « Big Brother » du roman dystopique, cachant la vérité, restreignant les libertés et utilisant la force pour empêcher les populations de réagir. Ces comparaisons sont-elles vraiment pertinentes ?

Retour en 1948. Lorsque George Orwell écrit son roman d’anticipation, la Guerre froide divise le monde en deux blocs : les Etats-Unis et leurs alliés de l’Ouest, contre l’URSS et ses Etats satellites. Dans ce contexte, l’écrivain imagine Océania, un immense pays qu’il plonge dans un futur proche, en 1984 (84 étant obtenu en inversant les chiffres de 48), et qu’il confie à un régime totalitaire. L’Etat, via le Parti, surveille ses habitants, leurs pensées et leurs actes, tandis que des messages de propagande sont diffusés en continu dans les rues et jusque dans les maisons. Winston Smith, le personnage principal, est employé du ministère de la Vérité, où il est chargé de réécrire l’histoire afin de propager le récit des autorités.

Image extraite du film "1984" de Michael Anderson, sorti en 1956. (MARY EVANS/SIPA)

« Lorsque George Orwell écrit ce roman, il décrit ce qu’il voit et ce qu’il ressent du monde à son époque », contextualise Philippe Jaworski, professeur émérite de littérature américaine à l’université Paris-Diderot, éditeur et traducteur de l’œuvre de George Orwell pour la Pléiade. Quand il observe ce qui se passe en URSS, le Britannique voit « la dictature stalinienne, la réduction en esclavage des individus, l’interdiction de la liberté d’expression, la torture, la rééducation des esprits… » Aucune volonté de prédiction dans son texte : George Orwell « n’est pas un prophète, c’est un pamphlétaire. Il écrit ‘1984’ parce qu’il est scandalisé par la terreur stalinienne ».

« ‘1984’ est un roman politique, une satire qui pousse au maximum la logique du stalinisme. »

Philippe Jaworski

à franceinfo

George Orwell s’inspire également de la guerre civile espagnole (1936-1939), où il a combattu, auprès du Parti ouvrier d’unification marxiste (Poum). A son retour en Angleterre, il constate que « le Parti communiste espagnol, sur ordre de Staline, a fait exécuter les anarchistes et leurs alliés du Poum et l’a caché en dictant des mensonges à la presse anglaise, via les partis de gauche anglais », explique Kevin Boucaud-Victoire, journaliste et auteur de George Orwell : écrivain des gens ordinaires (2018).

Tout au long de 1984, George Orwell décrit le type de société qui pourrait advenir si ces pratiques devenaient la norme. « Pour lui, cette mentalité gagne plus facilement les classes sociales cultivées et les experts que les gens ordinaires », relève l’éditeur Thierry Discepolo, préfacier d’une traduction de 1984 à paraître. Orwell a observé lui-même cette tendance « dans les années 1930, au sein de l’élite intellectuelle anglaise, de gauche comme de droite ». « Dans ‘1984’, il imagine à quoi pourrait ressembler un monde où toute pensée serait réellement l’expression de l’idéologie de la classe dominante. »

Parmi les méthodes du Parti pour renforcer son pouvoir et contrôler les esprits, il y a le « novlangue » (« newspeak » dans la version originale du roman), qui remplace l’anglais standard (oldspeak). Le « novlangue » occupe une fonction précise : appauvrir la langue pour empêcher toute pensée critique, toute opposition, d’être formulée, dite ou écrite. « Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots. Nous taillons le langage jusqu’à l’os », explique le personnage Syme, chargé d’écrire la onzième édition du dictionnaire novlangue.

« Pour Orwell, la déshumanisation passe par la perte du langage, qui est constitutif de l’espèce humaine », analyse la romancière et essayiste Isabelle Jarry, autrice de George Orwell : 100 ans d’anticipation. Dans 1984, la langue est même « considérée comme l’outil le plus efficace de domination, mais aussi de privation de liberté ». Le « novlangue » produit un autre concept : la « double-pensée », qui permet de soutenir simultanément deux idées contradictoires. En témoignent les slogans du « ministère de la Vérité » : « La guerre, c’est la paix », « La liberté, c’est l’esclavage », « L’ignorance, c’est la force ».

Extrait du film "1984" de Michael Anderson, sorti en 1956. (MARY EVANS/SIPA)

Inspiré par les techniques de surveillance de l’URSS, George Orwell imagine « Big Brother », chef du Parti, représenté par un homme portant une moustache noire. Son visage au regard fixe est présent sur toutes les affiches de propagande, sur les écrans à l’intérieur des foyers, avec toujours la même mise en garde : « Big Brother vous regarde. » Ce chef totalitaire interdit tout plaisir, toute liberté, toute relation amoureuse et ne s’en cache pas. « Nous abolirons l’orgasme (…) Il n’y aura plus de loyauté qu’envers le Parti, il n’y aura plus d’amour que l’amour éprouvé pour Big Brother. Il n’y aura plus de rire que le rire de triomphe provoqué par la défaite d’un ennemi. Il n’y aura ni art, ni littérature, ni science », explique O’Brien, membre du « Parti », à Winston Smith.

Surveillance, privation de libertés, pouvoir totalitaire… Les thèmes développés dans 1984 résonnent, pour certains, avec le monde à l’ère du Covid-19. Sur Google, les recherches liées à 1984 avaient déjà explosé après l’annonce du confinement, le 16 mars. Sur les réseaux sociaux, la maladie est désormais rebaptisée d’un hashtag #Covid1984. « Les chiffres sont faux, les tests sont des conneries et les masques ne fonctionnent pas, résister #Covid1984 », écrit une internaute sur Twitter. « Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage, quand on veut tuer l’économie, on dit qu’il y a le covid #Covid1984 », écrit un autre.

« Ce hashtag, on l’utilise comme un clin d’œil pour attirer les gens, pour titiller les cerveaux sur la ‘technopolice’ qui est en train de s’installer en France », affirme un administrateur du compte Cerveaux non disponibles à franceinfo. Pour lui, « sous prétexte de sécurité ou de santé, on va mettre en place des mécanismes de surveillance – attestation, traçage –, de punition, de contrôle de nos vies. C’est l’accumulation de ces mesures et la manière de les appliquer qui sont problématiques. »

« Quand on utilise #Covid1984, c’est au-delà de l’œuvre en elle-même. C’est tout ce qu’elle représente dans l’inconscient collectif : la réduction de nos libertés. »

un administrateur de « Cerveaux non disponibles »

à franceinfo

Les personnalités politiques ne sont pas en reste. Le président de Debout la France, Nicolas Dupont-Aignan, a partagé une fausse citation du roman d’Orwell, avant de la supprimer : « En-dehors du travail, tout sera interdit. Marcher dans les rues, se distraire, chanter, danser… » Olivier Besancenot, ancien candidat du NPA à la présidentielle, a repris un extrait de l’ouvrage, authentique celui-ci : « Dans notre monde, il n’y aura pas d’autres émotions que la crainte, la rage (…) et l’humiliation. »

En mai, lors des débats sur l’application StopCovid, le chef de file des élus LR Damien Abad dénonçait un « pas de plus, même prudent » vers une société « orwellienne ». Dans une interview au Parisien, l’eurodéputé LREM Stéphane Séjourné mettait à son tour en en garde : « Il est faux de penser que Big Brother peut nous sauver. »

Au-delà de la pandémie, l’ouvrage connaît régulièrement des pics de recherches ou de popularité. En 2017, après l’investiture de Donald Trump, les ventes de 1984 ont bondi sur Amazon, rappelle Le Figaro. Pour protester contre cette élection et un gouvernement « qui construit ses propres faits », quelque 200 cinémas à travers le monde ont projeté le film 1984 de Michael Radford (sorti en 1984).

« Ce roman est entré dans la culture populaire, c’est un phénomène assez exceptionnel que je ne suis pas sûr de comprendre, admet Philippe Jaworski. Ce qui me surprend le plus, c’est que lorsque le roman est sorti en 1949, les gens réagissaient exactement comme aujourd’hui ! Ils avaient le sentiment d’avoir en face d’eux quelque chose de terrifiant à venir. » Pourtant, le contexte de l’écriture de 1984 n’a rien à voir avec celui d’aujourd’hui. 

« Pour lui, les dictatures les plus redoutables sont politiques. Mais aujourd’hui, on s’aperçoit qu’il y a d’autres pouvoirs qui peuvent contrôler nos vies, nos pensées, qui sont technologiques, ou financiers, comme les Gafa. George Orwell n’avait pas du tout pensé à ça, assure Philippe Jaworski. Il était terriblement tributaire de son temps. Il n’avait pas l’imagination pour se projeter dans des techniques de surveillance plus sophistiquées ou mondialisées. »

Manifestation contre l'espionage de la NSA en Allemagne, à Francfort, le 27 juillet 2013. (NURPHOTO / CORBIS HISTORICAL/ GETTY IMAGES)

Toute allusion à une pandémie mondiale est également absente de 1984. « On a peut-être des points communs, comme les restrictions de liberté : fermeture des salles de sport, fin des sorties, la question des données avec StopCovid… Mais on est loin de vivre sous Big Brother, on n’est pas dans un régime de destruction de la vérité, de contrôle de la pensée », nuance Kevin Boucaud-Victoire, qui estime que l’auteur britannique, étudié à l’école, connu de tous, est plutôt devenu une sorte d’argument d’autorité pour dénoncer des abus de pouvoir.

« Les images utilisées dans ‘1984’ sont si fortes qu’elles imprègnent notre imaginaire, notre inconscient collectif au-delà de l’œuvre. C’est ça, la force de la littérature. »

Isabelle Jarry, romancière

à franceinfo

Dans l’appendice de 1984, George Orwell laisse deviner, en parlant d’Océania et du « novlangue » au passé, qu’en fin de compte, le régime a échoué. « Il n’explique pas comment, il ne donne pas de réponse », raconte Philippe Jaworski. Au contraire même, l’écrivain appelle les lecteurs « à trouver les moyens de résistance avec une question : ‘Pourquoi acceptez-vous ce qui vous paraît inacceptable ?' » Une interrogation « finalement intemporelle », pour Philippe Jaworski.





francetvinfo

A lire aussi

Laisser un commentaire