Guinée: le bras de fer est engagé autour de résultats non-proclamés


A peine le premier tour de la présidentielle passé, la querelle est grand ouverte en Guinée autour des résultats pourtant non proclamés, laissant craindre l’escalade redoutée avant cette élection à hauts risques.

Après un vote qui semble avoir mobilisé les Guinéens et s’être déroulé dans le calme, les esprits se sont échauffés sur la question de la publication des résultats par l’opposition, sans attendre leur proclamation officielle par la commission électorale (Céni).

Près de 5,5 millions de Guinéens étaient appelés dimanche à choisir parmi 12 candidats le prochain président de ce pays pauvre malgré ses immenses ressources naturelles. Sauf énorme surprise, la compétition se jouera entre le sortant Alpha Condé, qui brigue à 82 ans un troisième mandat consécutif malgré des mois de contestation meurtrière, et son adversaire de longue date, Cellou Dalein Diallo, 68 ans.

Cette élection, la première d’une série de cinq présidentielles en Afrique de l’Ouest avant fin 2020, s’est déroulée dans un climat de tension qui fait redouter des troubles autour de l’annonce des résultats, dans un pays accoutumé aux confrontations politiques sanglantes.

L’importance des appartenances ethniques ajoute à la volatilité de la situation.

Le président guinéen sortant Alpha Condé vote à Conakry, le 18 octobre 2020 (AFP – JOHN WESSELS)

Le camp de Cellou Dalein Diallo, qui se déclare inquiet de tricheries, a affirmé qu’il publierait des résultats compilés par ses soins avec les données remontés de tout le pays, sans s’en remettre à la commission électorale ou, ultérieurement, à la Cour constitutionnelle, qu’elle juge inféodées.

De fait, dans la nuit, des résultats partiels ont été publiés sur des sites d’information. Des manifestations apparemment spontanées ont été rapportées dans certains quartiers de la capitale Conakry favorables à M. Diallo pour célébrer ce qui serait sa victoire.

– Site fermé –

Le pouvoir ne cache pas son inquiétude devant les publications anticipées. Le ministère de la Sécurité a martelé qu’elles étaient interdites. « L’affrontement a été évité de justesse » lors des rassemblements de la nuit, a-t-il indiqué.

Dans un possible signe de fermeté, la Haute autorité de la communication a suspendu pour un mois le site d’information Guinéematin.com, coupable selon un communiqué lu à la télévision nationale d’avoir diffusé en direct sur les réseaux sociaux des opérations de dépouillement.

Cellou Dalein Diallo (g) vote à Conakry le 18 octobre 2020  (AFP - CELLOU BINANI)

Cellou Dalein Diallo (g) vote à Conakry le 18 octobre 2020 (AFP – CELLOU BINANI)

Devancer la Céni reviendrait à mettre de « l’huile sur le feu », a souligné dimanche soir le Premier ministre Kassory Fofana, qui est aussi directeur de la campagne du président sortant. « C’est créer les conditions d’une situation de dégradation qui va échapper à tout contrôle », a-t-il mis en garde.

Le parti de M. Diallo, l’Union des forces démocratiques, dit craindre de se faire « voler » la victoire, comme cela fut le cas selon lui en 2010 et 2015, déjà contre M. Condé.

« Les bureaux de vote affichent les résultats par bureau de vote. A partir du moment où c’est affiché, c’est un résultat public. Donc l’UFDG va publier les résultats. Si nous sommes gagnants, nous défendrons notre victoire (…) Nous n’attendrons pas la Cour constitutionnelle, nous n’attendrons pas la Céni », a assuré l’un de ses responsables, Ousmane Gaoual Diallo.

Devant les premières publications, le parti de M. Condé a accusé dans un cmmuniqué l’UFDG de chercher à usurper la victoire. Or celle-ci « est quasiment impossible si nous observons les tendances qui nous parviennent. Pour preuve, leur leader a été lamentablement battu dans son propre bureau de vote ».

Une proclamation d’un résultat global par les organes électoraux officiels devrait être « l’affaire d’une semaine », a estimé le Premier ministre. L’UFDG compte aller beaucoup plus vite.

– Second tour ? –

Un second tour, s’il doit avoir lieu, est programmé le 24 novembre.

Avant même le début de la comptabilisation, l’opposition a commencé à dénoncer des bourrages d’urnes et des obstructions faites à la présence de ses représentants dans des bureaux de vote. Le gouvernement a fait état d’incidents sans grande gravité.

Un électeur dans un bureau de vote de Conakry, le 18 octobre 2020 (AFP - CELLOU BINANI)

Un électeur dans un bureau de vote de Conakry, le 18 octobre 2020 (AFP – CELLOU BINANI)

Pendant des mois, l’opposition s’est mobilisée contre la perspective d’un troisième mandat de M. Condé. La contestation, lancée en octobre 2019, a été durement réprimée. Des dizaines de civils ont été tués.

Le nombre de mandats présidentiels est limité à deux. Mais pour M. Condé, la Constitution qu’il a fait adopter en mars pour, affirme-t-il, moderniser le pays remet son compteur à zéro.

La campagne, acrimonieuse, a été émaillée d’invectives, d’incidents et de heurts qui ont fait plusieurs blessés entre militants.

Ancien opposant historique devenu en 2010 le premier président démocratiquement élu après des années de régimes autoritaires, Alpha Condé revendique d’avoir redressé un pays qu’il avait trouvé en ruines et d’avoir fait avancer les droits humains.

M. Diallo propose de « tourner la page cauchemardesque de 10 ans de mensonges », fustigeant dérive autoritaire, répression policière, corruption, chômage des jeunes et pauvreté.



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