La Roche-sur-Yon 2020 : Mandibules



Mandibules

France, 2020

Titre original : –

Réalisateur : Quentin Dupieux

Scénario : Quentin Dupieux

Acteurs : David Marsais, Grégoire Ludig, Adèle Exarchopoulos et India Hair

Distributeur : Memento Films Distribution

Genre : Comédie

Durée : 1h17

Date de sortie : 18 novembre 2020

3/5

Quel délire filmique peut-on encore attendre de la part d’un réalisateur, qui avait fait d’un pneu tueur en série le protagoniste de l’un de ses premiers films ? Quentin Dupieux est indiscutablement un auteur à part dans le cinéma français. Il y fait figure de conteur d’histoires complètement décalées, qui ne s’encombre pas de quelque raison logique que ce soit. Cependant, chacun de ses huit films répond minutieusement à son cahier de charges interne. Leur logique singulière est propre à chaque nouvel univers sorti tout droit de l’imagination fort inventive du réalisateur. Présenté au Festival de La Roche-sur-Yon après son passage remarqué à celui de Venise, Mandibules ne fait pas exception à la règle. C’est un conte une fois de plus royalement absurde, où la créature fantastique sert avant tout à démasquer la fragilité de notre monde soi-disant sensé.

En effet, cette grosse mouche guère appétissante, mais pas vraiment menaçante non plus, remplit ici avant tout un rôle de révélateur. Elle donne des ailes aux idées criminelles des deux compères crétins, campés avec une mollesse parfaitement appropriée par Grégoire Ludig et David Marsais. Et elle s’emploie à semer indirectement la zizanie dans une villa aux locataires eux aussi passablement barjos. L’humour y est une fois de plus complètement caustique, même s’il s’agit davantage de ressorts comiques dérivés de nombreuses situations farfelues que d’une drôlerie inhérente aux personnages. Ceux-ci restent en fait tributaires de leurs traits de caractère caricaturaux, sans entamer ne serait-ce que timidement leur trajet personnel vers plus d’idiotie ou d’intelligence. On bute alors sur la limitation récurrente des univers créés par Quentin Dupieux. Malgré leur ingéniosité bluffante, ils ne vont essentiellement nulle part, puisqu’ils préfèrent faire joyeusement du surplace.

© 2020 Chi-Fou-Mi Productions / Memento Films Production / C8 Films / Artémis Productions Tous droits réservés

Synopsis : Depuis peu sans domicile fixe, Manu saute sur l’occasion de se faire un peu de fric en assurant pour un ami le transfert d’une mystérieuse mallette. Tout ce qu’il lui faut pour assurer la mission, c’est une bagnole et un complice. La première, il la trouve sous forme d’une vieille Mercedes subtilisée sans trop de peine. Et le deuxième sera son ami d’enfance Jean-Gab, aussi débile et désœuvré que lui. En route ensemble, ils sont interpellés par un drôle de bruit qui émane du coffre de la voiture volée. Ils font alors l’horrible découverte d’une immense mouche en assez mauvais état. Jean-Gab propose de l’apprivoiser et de la dresser, afin d’en faire un drone animal qui assurerait la prospérité aux deux copains.

© 2020 Chi-Fou-Mi Productions / Memento Films Production / C8 Films / Artémis Productions Tous droits réservés

Un taureau transporteur

Dans le monde filmique de Quentin Dupieux, il pleut rarement. La météo généralement ensoleillée et l’éclairage lumineux y sont les garants du premier décalage qui saute aux yeux, celui entre la forme limpide et le fond déjà sensiblement plus sombre. Avant même de partir dans toutes les directions délirantes imaginables, le récit campe un ailleurs, une réalité parallèle à la nôtre dans laquelle nos règles sociales ne s’appliquent pas forcément. Dans le cas de Mandibules, cette inversion des repères s’opère progressivement, d’abord à travers ce drôle de clochard, enroulé dans son sac de couchage au bord de la mer, avec les vagues qui ne vont pas tarder à le happer. Elle se poursuit sans discontinuer, au fil du premier plan aux indications étrangement pointilleuses, du vol d’une voiture qui n’attendait qu’à changer illégalement de propriétaire et ainsi de suite.

Or, il y a toujours un soupçon de préméditation, voire de routine grotesque dans ces boutades filmiques dépourvues de gravité. Elles se conforment certes étroitement à l’état d’esprit dominant du film, qui serait en l’occurrence marqué par la chance nullement méritée des deux personnages principaux. Mais au fond, rien de réellement tangible ne sort en fin de compte de ce drôle de périple, aux enjeux aussi dérisoires qu’un régime de bananes ou un dentier précieux. Mieux vaut donc considérer cette légèreté apparente du propos comme la marque suprême de la comédie absurde que de regretter que la narration s’évertue à tourner allègrement en rond. Car les cercles approximatifs qu’elle dessine à l’écran ont quand même l’immense avantage de ne pas chercher à tout prix la chute désopilante. Ils s’inscrivent plutôt dans la linéarité pas sans charme d’une philosophie de cinéma, qui a su faire de la ringardise superficielle un atout dramatique.

© 2020 Chi-Fou-Mi Productions / Memento Films Production / C8 Films / Artémis Productions Tous droits réservés

Bloqué sur la merde

Hélas, la recette du championnat de crétins sous forme de surenchère filmique ne fonctionne pas non plus à plein régime ici. Tandis que la première partie du film avait su briller par sa désinvolture cocasse, la deuxième montre déjà plus de signes de faiblesse. Le dispositif de l’auberge improvisée dans laquelle des sphères sociales diverses se croisent inopinément y fonctionne au mieux partiellement. La faute tout d’abord à la pauvreté de la plupart des personnages secondaires. En effet, ni India Hair, ni Coralie Russier, ni même le rappeur Roméo Elvis à la voix si sensuelle n’ont quoique ce soit de substantiel à apporter à l’intrigue. Leur participation s’avère encore plus anecdotique que celle de Bruno Lochet en propriétaire de caravane roublard au début du film, aussitôt vue, aussitôt oubliée.

Ce qui ne risque guère d’arriver à l’interprétation de Adèle Exarchopoulos en amie de la famille, handicapée suite à un accident de ski. Sa voix criarde n’est que l’indicateur extérieur de toutes ses angoisses et ses phobies intérieures. Il s’agit en somme d’un personnage profondément perturbé, qui dénote forcément dans le contexte d’un film s’employant à ne rien prendre au sérieux. Cette fine cuisinière fait ainsi office de grain de sable plus ou moins grinçant dans un mécanisme scénaristique calé en mode peu susceptible. Or, Agnès est l’exemple même d’une fille qui s’offusque de tout et de rien et qui cherche les embrouilles là où il n’y en a pas. C’est seulement une fois qu’elle a été mise hors-jeu qu’elle arrive à se détendre, rejoignant dès lors le monde doucement désabusé propre au réalisateur, où plus rien n’a réellement d’importance.

© 2020 Chi-Fou-Mi Productions / Memento Films Production / C8 Films / Artémis Productions Tous droits réservés

Conclusion

La découverte de Mandibules n’a pas vraiment chamboulé la perception que nous avions du cinéma excentrique de Quentin Dupieux. Et comment aurait-il pu en être autrement, puisque le réalisateur y revient en gros à la recette éprouvée de ses films précédents ? Ce qui donne une comédie au ton joliment loufoque, quoique incapable de transcender les limitations qu’elle s’est elle-même imposées. On a donc raisonnablement rigolé face aux frasques de Ludig et Marsais, sans pour autant nous plier en deux au risque de tomber de notre fauteuil, comme cela fut le cas de notre voisin au Concorde yonnais. Mais on ne considère toujours pas ce genre d’humour comme le sommet comique du cinéma français.



Critique film

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