Brexit: « Ce sera du lose lose  » selon Michel Barnier



Rendez-vous a été fixé dès potron-minet. Elégant, énergique, Michel Barnier arrive à grandes enjambées pour nous accueillir. On ne peut s’empêcher de se demander d’où lui vient cet allant au bout de trois longues années de disputes, psychodrames, chicaneries dans les pourparlers qu’il mène sur le Brexit. En octobre 2019, l’acte de divorce a été signé dans une atmosphère de guerre picrocholine ; depuis, les tractations sur la future relation entre Londres et les Vingt-Sept piétinent, alors que l’enjeu est de taille : un no deal (départ sans accord) aurait des conséquences économiques délétères.

« Les Britanniques n’arriveront pas à me lasser, assure le négociateur en chef des Européens. Je garde la même capacité d’enthousiasme, d’indignation et de travail que lorsque j’ai été élu la première fois. » C’était en Savoie, en 1973. Aujourd’hui, à 69 ans, il s’affiche plus pugnace que jamais. Lui contre lequel les tabloïds outre-Manche ont multiplié les foudres, allant même titrer, mi-mars quand il a attrapé le Covid-19, qu’il a été « le patient zéro de Downing Street » et qu’il « a contaminé le Premier ministre comme ultime vengeance » est zen. Ultra zen. « Le flegme a changé de camp », remarque hilare le commissaire européen Thierry Breton.

« Ce sera du lose lose « 

Au cours des semaines passées, les nerfs du Savoyard ont pourtant été mis à rude épreuve. Dernier coup de poker, la menace proférée par Boris Johnson, début septembre, de ne pas respecter une partie des clauses du divorce qu’il a lui-même acceptées il y a tout juste un an. « Personne en Europe ne comprend cette provocation », souligne le Français, volontairement euphémique. Car, il l’a souvent répété, pas question pour lui de hausser le ton. « Je suis capable d’émotion et de passion, mais, dans le Brexit, j’ai décidé de rester calme, quoiqu’il advienne. Ce qui compte, ce sont la réalité, les faits, les arguments juridiques, les chiffres. » Et, bien sûr, ses sempiternels graphiques tout en couleurs qu’il a toujours sous la main, pour prouver l’impact négatif de la séparation. « Ce sera du lose lose « (perdant-perdant), martèle-t-il en franglais, lui qui dans la négociation met un point d’honneur à s’exprimer en français, avec des interprètes à ses côtés. « La précision. »

Unanimité sur le continent

L’heure tourne pour le Brexit. Ralenties par les visioconférences pendant le confinement, les négociations se sont intensifiées depuis la rentrée. « Nous menons en parallèle onze tables rondes, avec de chaque côté près de 200 personnes », détaille Michel Barnier, qui s’est rendu à Londres en juillet, septembre et le 8 octobre. Un accord (entendez un traité de 600 pages qu’il faudra traduire en 24 langues) est censé être trouvé d’ici à la fin octobre, si l’on veut qu’il soit ratifié dans les temps par tous les Parlements du continent, pour entrer en vigueur dans la foulée. « Ce sont les Britanniques qui ont choisi de partir et ce sont eux qui ont imposé le tempo, ils auraient pu demander à prolonger la période de transition. »

De l’autre côté de la Manche, le son de cloche est évidemment différent. Journaliste au Guardian, Jon Henley connaît bien l’équipe de Johnson : « Ils perçoivent Barnier comme très français : toujours poli, mais totalement intransigeant, voire tyrannique, et tout sauf créatif dans la recherche de solutions. » Or, depuis le début, les pommes de discordes n’ont pas changé. Pour laisser le Royaume-Uni continuer de commercer librement sur le continent, Bruxelles demande des garanties, que Londres juge excessives, notamment sur le fair-play économique et sur l’accès aux eaux territoriales britanniques pour les pêcheurs, deux dossiers qui pourraient coincer jusqu’à la dernière minute.

« Déterminé », fermement opposé au « cherry picking » (le picorage) – « avoir le meilleur des deux mondes » traduit-il –, le sexagénaire, qui en montagnard « garde un œil sur la ligne crête », énonce « trois perspectives de long terme » intangibles : « protéger la paix en Irlande ; préserver le marché unique, qui n’est pas une simple zone de libre-échange, mais un écosystème complet ; et organiser notre coopération avec le Royaume-Uni, dans des domaines aussi stratégiques que la sécurité, le climat ou la lutte contre la pauvreté dans le monde. Les prochains jours seront cruciaux », prévient-il, conscient que la relation est sur le fil du rasoir et qu’un no deal peut arriver.

Accord ou pas accord, il compte dans les prochaines semaines faire le tour des capitales, même si avec la pandémie voyager est compliqué. Ce sera sa cinquième tournée dans les pays membres, où à chaque fois il décrypte ce Brexit qui s’éternise. Si, à Paris, le microcosme l’a longtemps sous-estimé, si son hypersusceptibilité a souvent été davantage commentée que sa capacité de travail, il fait l’unanimité sur le Continent, où on loue son habileté à avoir maintenu l’unité des Vingt-Sept.

Imperturbable, il a avancé, malgré les rumeurs, bonnes ou mauvaises. Cet été, la presse britannique annonçait qu’il était débarqué. Quelques jours plus tôt, son nom avait circulé pour la succession d’Edouard Philippe à Matignon. L’intéressé ne commente pas. Il préfère revenir sur la crise du Covid, « tellement violente qu’elle induit une responsabilité supplémentaire à tenter d’obtenir un accord. Elle peut faire bouger les choses ». Comme si, ultime coup de théâtre, le Brexit était sauvé par le virus.

 



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