La Roche-sur-Yon 2020 : Mogul Mowgli



Mogul Mowgli

Royaume-Uni, 2020

Titre original : Mogul Mowgli

Réalisateur : Bassam Tariq

Scénario : Bassam Tariq & Riz Ahmed

Acteurs : Riz Ahmed, Alyy Khan, Sudha Bhuchar et Anjana Vasan

Distributeur : –

Genre : Drame

Durée : 1h28

Date de sortie : –

3,5/5

L’excès en toute chose est peut-être la seule façon de ne pas complètement perdre la boule en ces temps pour le moins compliqués. La plus grande nécessité actuelle serait par conséquent de vivre sa vie pleinement, à cent à l’heure, sans plus se soucier d’un avenir qui est aussi incertain que le prochain couvre-feu, confinement ou bien pire encore. Mogul Mowgli est le genre de film capable de faire du défaut potentiel de l’excès une vertu. Initialement présenté au Festival de Berlin en février dernier et actuellement en sélection au Festival de La Roche-sur-Yon, le premier long-métrage de fiction de Bassam Tariq date certes d’avant cette crise mondiale dont on aimerait bien voir un jour le bout. Mais sa forme nerveuse, fiévreuse même, ainsi que son propos énoncé avec la force désespérée des tripes en font un témoin filmique idéal pour notre temps.

Finis donc les messages consensuels sur la difficile quête des origines, les clichés douceâtres sur la maladie qui n’attend qu’à être vaincue, puisque le personnage principal de ce film assez inclassable ne fait guère dans la demi-mesure. Il provoque carrément un tour de force dramatique chez Riz Ahmed, l’acteur réalisant en ce moment tous les espoirs qu’on avait placés en lui. Car l’histoire à fleur de peau de ce chanteur terrassé par de graves problèmes de santé est en effet la sienne au moins en partie. On pourrait oublier qu’avant de devenir depuis une dizaine d’années déjà l’étoile montante du cinéma britannique, Ahmed était un rappeur reconnu. L’autre aspect majeur de sa personnalité publique est par contre plus que jamais évidente ici : son héritage pakistanais, en proie, de film en film, à un sondage sans ménagement, mais sans complexe non plus.

© 2020 Pulse Films / Silvertown Films / Left Handed Films Tous droits réservés

Synopsis : Le rappeur Zed est arrivé au seuil de la reconnaissance mondiale. A la fin de sa tournée américaine, il est invité d’enchaîner directement sur une autre en tant qu’artiste de première partie. Alors qu’il prépare les détails de cette nouvelle opportunité, il rend visite à ses parents près de Londres. Après une légère altercation en marge de la mosquée, il est admis à l’hôpital où l’attend un diagnostic terrible : ses muscles s’autodétruisent en raison d’une maladie neurologique. Seul un traitement lourd pourra le sauver.

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Trop de toxine

Ni la mise en scène de Bassam Tariq, ni l’interprétation de Riz Ahmed n’y vont par quatre chemins : Mogul Mowgli est un film qui cherche la confrontation. Tout d’abord par son cadre visuel, au format presque carré, qui instaure sans tarder un climat oppressant, quoique également apte à bousculer nos habitudes visuelles plus panoramiques. Puis par cette première apparition sur scène de Zed, électrique et magistrale, une introduction en guise de spectacle à la force phénicienne. Car toute cette première partie, l’ultime concert aux États-Unis, la fête au bar introduite par une vidéo sur Instagram, l’engueulade avec la copine qui ne veut plus d’une relation au rythme des visio-conférences, tout cela prépare le contraste radical avec la suite.

Avant d’y arriver tout à fait, le personnage principal s’autorise une parenthèse nostalgique. A ce sujet, son retour inopiné à la maison avec des retrouvailles familiales à la clé dévoile adroitement la face privée, soigneusement cachée de Zed. En fait, nous en avons tous une, au moins un peu, en tant qu’enfants de parents qui ne peuvent ou ne veulent pas comprendre ce que leur progéniture est devenue. Ici, elle se complique par un nombre élevé de terrains minés, dont le plus inoffensif reste encore la réappropriation des noms, le fils prodigue considérant qu’il aurait acquis le droit de se donner un nom de scène comme bon lui semble. Or, déjà à ce niveau-là, il devient clair que l’environnement social du protagoniste n’est point bâti sur le consensus, mais sur une forme d’opposition bornée dont il sera très difficile d’arrondir les angles.

© 2020 Pulse Films / Silvertown Films / Left Handed Films Tous droits réservés

Où est passé mon prépuce ?

Le penchant marqué de la mise en scène pour le ton onirique, entre rêve et réalité, s’assombrit alors, au fur et à mesure que la santé de Zed se dégrade. Dès son admission à l’hôpital, il bascule en mode « cauchemar » pour ne plus jamais réellement en sortir. Le spectre de ses hantises s’élargit dès lors, afin de comprendre une partie très ancienne de la tragédie familiale. Heureusement pour nous, le motif récurrent du massacre dans le train au moment de l’indépendance de l’Inde et du Pakistan n’est guère davantage explicité. Plutôt que d’en faire un prétexte pour des explications lourdes de sens entre père et fils, Bassam Tariq préfère en préserver la dimension abstraite, tel un mauvais présage qui empêcherait les générations successives de la famille à réaliser leurs projets respectifs.

Quant à la maladie, elle joue un rôle proche du délire. Privé de tous ses repères habituels, personnifiés par son agent dévoué qui s’éclipse progressivement du récit, Zed divague au gré des traitements plus ou moins barbares. Par ailleurs, ces thérapies servent avant tout à souligner son impuissance, parfois même au sens propre, comme lors de la procédure de sauvegarde de son sperme. Au fil de cette séquence-là, sa solitude devient insoutenable. L’ancien beau gosse, adulé par tous, se retrouve seul et abandonné dans une chambre de clinique glauque, en panne d’un désir aussi élémentaire que la libido. Quelle chute vertigineuse, que la mise en scène de Bassam Tariq nous conte avec une fougue passionnément excessive !

© 2020 Pulse Films / Silvertown Films / Left Handed Films Tous droits réservés

Conclusion

Entre dépit et rage de vivre, Mogul Mowgli évoque la maladie à travers une construction cinématographique savamment élaborée. Il ne s’agit pas du tout, mais vraiment pas du tout d’un film au propos finement différencié. Et pourtant, grâce au jeu hautement fébrile de Riz Ahmed et à la narration sans temps de répit de Bassam Tariq, il en résulte une œuvre sous forme de trip peut-être pas tout à fait hallucinogène, mais dans tous les cas vivifiant !



Critique film

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