Méditerranée, Chine, Biélorussie, affaire Navalny … les enjeux diplomatiques du Conseil européen



Actualité


30.09.2020

Agnès Faure

Réunis à Bruxelles ces 1er et 2 octobre, les 27 chefs d’État et de gouvernement des pays de l’UE se retrouvent avec un agenda chargé. Tensions en Méditerranée orientale, relations avec la Chine, crise politique en Biélorussie… quels sont les dossiers diplomatiques qui animent les discussions des dirigeants européens ?

Dans la salle de réunion du bâtiment Europa, les 27 chefs d’État et de gouvernement vont débattre pendant plusieurs jours des dossiers prioritaires en matière de relance économique et de relations extérieures – Crédit : Conseil européen

Les sujets internationaux occupent une large place dans l’ordre du jour de la réunion des dirigeants européens qui débute ce jeudi. Pour redéfinir leurs relations avec la Turquie, la Chine ou encore la Russie, les 27 chefs d’État et de gouvernement devront faire preuve d’unité sur un certain nombre de dossiers brûlants. Et donc s’accorder sur des arbitrages stratégiques délicats pour parvenir à une réponse commune.

Méditerranée orientale : la solidarité européenne à l’épreuve

Début août, les relations entre la Turquie et la Grèce se sont dégradées après l’irruption de l’Oruç Reis, un bateau turc, dans les eaux territoriales grecques. Ce navire de prospection sismique avait pour mission d’effectuer des recherches sur les gisements d’hydrocarbures sous-marins découverts il y a quelques années au large des côtes de l’île de Kastellórizo et à proximité de Chypre. Une zone maritime convoitée par la Turquie, bien qu’elle soit attribuée à la Grèce par la convention internationale de Montego Bay de 1982. La Turquie n’a jamais signé ce texte et revendique donc cette partie des eaux territoriales grecques. 

Dans ce contexte déjà tendu, la France et l’Italie ont participé à un exercice militaire conjoint avec la Grèce et Chypre en Méditerranée orientale fin août, signe de leur soutien face à l’incursion turque. Pour autant, les positions à adopter face à Ankara divergent parmi les Vingt-Sept. Le 10 septembre, les pays méditerranéens (France, Italie, Espagne, Portugal, Grèce, Chypre et Malte) se sont pour leur part réunis à Ajaccio dans un sommet dit “MED-7” afin d’adopter une position commune à défendre lors de la prochaine rencontre des dirigeants de l’Union. Au sortir de ce sommet, le président Emmanuel Macron a affirmé que le groupe des pays soutiendrait « l’élaboration d’une liste de mesures restrictives supplémentaires [à l’encontre de la Turquie] pourraient être évoquées » par les Vingt-Sept.

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Lors de ce Conseil européen des 1er et 2 octobre, les chefs d’Etat et de gouvernement doivent donc s’accorder sur une réponse européenne commune concernant le voisin turc. Ils doivent trancher entre deux approches : une stratégie de fermeté, et donc des sanctions à l’encontre du gouvernement d’Erdoğan, ou une stratégie de dialogue pour favoriser une désescalade pacifique du conflit. Avec, dans un cas comme dans l’autre, un objectif interne : apporter aux Etats membres directement menacés -la Grèce et Chypre- des garanties suffisantes de l’existence d’une solidarité européenne.

“Toutes les options seront sur la table” Charles Michel

Des signes de détente apparaissent néanmoins depuis quelques jours : après le retour de l’Oruç Reis au port d’Antalya en Turquie le 13 septembre dernier, les autorités grecques et turques, sous la médiation de l’Allemagne, ont annoncé le 22 septembre être prêtes à reprendre les discussions pour régler leurs différends maritimes. Le bon déroulé de ce dialogue est donc crucial pour éviter un regain de tensions dans la zone.

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Relations UE-Chine : l’Europe cherche sa voie

Il est attendu que les États européens discutent de l’avenir de leurs relations avec Pékin, aussi bien au niveau économique et industriel que géopolitique. Depuis 2013, l’UE et la Chine négocient un accord d’investissement, qui est supposé voir le jour fin 2020. L’enjeu d’un tel accord est d’avoir une ouverture réciproque et équitable des marchés. A l’heure actuelle, seul le marché européen est entièrement accessible aux investissements chinois. A l’inverse, un certain nombre de secteurs en Chine offrent un accès limité aux investisseurs étrangers.

L’Europe est un acteur, pas un terrain de jeu” Charles Michel

Une situation qui ne convient plus aux Européens, comme en témoigne l’intervention de Charles Michel, président du Conseil européen, à l’issue d’une rencontre virtuelle avec le dirigeant chinois : “L’Europe est un acteur, pas un terrain de jeu”, avant de lancer un appel pour une relation “plus équilibrée” entre les deux blocs.

Un sommet s’est donc tenu entre la présidente de la Commission européenne, le président du Conseil européen, la présidence allemande du Conseil de l’UE et le leader chinois le 14 septembre dernier. Cette rencontre a été marquée par des prises de position de plus en plus fermes des dirigeants européens face à la Chine, notamment sur les questions de droits de l’homme et la loi sur la sécurité intérieure à Hong-Kong mais aussi la situation de la minorité Ouïghour dans le Xinjiang. Sans toujours obtenir satisfaction, puisque le président chinois Xi Jinping a notamment refusé la demande des Européens d’autoriser des observateurs indépendants à se rendre dans la province chinoise du Xinjiang. Au tour des Vingt-Sept de venir avec leurs propres propositions à l’occasion de ce Conseil européen et d’exploiter au mieux le contexte diplomatique actuel. En effet, les tensions politiques et commerciales entre la Chine et les Etats-Unis sont vives actuellement. Pékin, qui a besoin de débouchés commerciaux pour ses exportations, pourrait donc se rapprocher de l’Union européenne et de son gigantesque marché intérieur. Le rapport de force entre l’Europe et la Chine est donc en passe de se rééquilibrer. Les Européens doivent néanmoins faire preuve de prudence dans leur positionnement face à la Chine, au risque de froisser son traditionnel allié américain à la veille d’élections présidentielles incertaines.

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Biélorussie : soutenir la population civile et dialoguer avec la Russie

Le 9 août dernier, Alexandre Loukachenko a été reconduit pour un sixième mandat au terme d’une élection présidentielle remportée avec plus de 80% des voix. Le scrutin, marqué par des fraudes massives, a suscité de vives réactions de la part de l’opposition, descendue dans la rue pour demander le départ du président biélorusse. A l’international, ce dernier a aussi été vivement critiqué pour l’opacité du scrutin, la violence de la répression, et le traitement réservé aux leaders de l’opposition, invités avec plus ou moins d’insistance à l’exil. C’est notamment le cas de Svetlana Tikhanovskaïa, opposée au dirigeant lors du second tour des élections, et qui s’est réfugiée en Lituanie. Depuis Vilnius, l’opposante demande un soutien de la part des Européens et les appelle à prendre des sanctions contre les auteurs des répressions de manifestants ainsi qu’à l’encontre de Loukachenko lui-même. Ce dernier a prêté serment et été investi de sa fonction présidentielle lors d’une cérémonie tenue secrète, le 23 septembre.

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Ayant à plusieurs reprises affirmé leur soutien envers le peuple biélorusse, les dirigeants européens appellent à une transition pacifique et à la fin de la répression des manifestations. La France suggère notamment de mobiliser l’OSCE (organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) pour assurer la médiation entre le pouvoir et l’opposition. Une solution à laquelle appelle également Svetlana Tikhanovskaïa qui a rencontré le président français à Vilnius le 29 septembre.

Par ailleurs, des sanctions financières ont déjà été décidées et sont appliquées à l’encontre de certains hauts-dirigeants biélorusses, mais la révision de la liste pour y inclure notamment le président Loukachenko fait partie des sujets de discussion. Censée être approuvée lors d’un Conseil des ministres européens des Affaires étrangères, l’initiative s’est heurtée au rejet de Chypre qui réclame des sanctions similaires à l’encontre du gouvernement d’Erdoğan dans le cadre du dossier de la Méditerranée orientale. Nicosie dénonce un « deux poids deux mesures » européen et invite les autres Etats membres à sanctionner aussi fermement les dirigeants turcs que leurs homologues biélorusses. Les deux dossiers sont donc politiquement liés.

“Nous aurons une politique de pression par le biais de sanctions sur la Biélorussie et de dialogue avec la Russie” Emmanuel Macron

Pour les Européens, tout l’enjeu est de parvenir à soutenir le peuple biélorusse sans être accusé d’ingérence dans les affaires intérieures d’un État tiers. Accusation qui pourrait être émise notamment par Vladimir Poutine, le président russe, proche d’Alexandre Loukachenko et acteur incontournable dans la région. Le dossier biélorusse questionne donc les Vingt-Sept sur les relations qu’ils entretiennent avec le Kremlin. En visite dans les pays baltes les 28-29 septembre, le président français s’est exprimé sur le fragile équilibre diplomatique à maintenir face à la crise biélorusse lors d’un échange avec les étudiants de l’Université de Vilnius, repris par Politico: “Nous aurons une politique de pression par le biais de sanctions [sur la Biélorussie] et de dialogue avec la Russie parce que nous ne pouvons pas obtenir de résultat sans inclure le président Poutine dans cette phase (…) Nous avons dit clairement que ce serait une erreur et une provocation inacceptable pour la Russie de s’impliquer avec les forces militaires ou policières et que cela devrait rester une question biélorusse et non une intervention des voisins”.

Affaire Navalny : les relations russo-européennes à l’épreuve

Autre dossier lié à la Biélorussie dans l’ordre du jour de la réunion des vingt-sept dirigeants, la tentative d’empoisonnement de l’opposant russe Alexeï Navalny, survenue le 20 août dernier. Massivement dénoncée par les Européens, cette affaire envenime la relation des Européens avec la Russie dont le gouvernement nie toute implication. Plusieurs pays de l’UE, l’Allemagne en tête, ont menacé la Russie de sanctions si les autorités n’apportaient pas d’éléments de réponse sur les circonstances de l’affaire. A l’occasion de son déplacement dans les pays baltes en amont du sommet, Emmanuel Macron a ainsi déclaré à la presse que “[les Européens] devron[t] tirer toutes les conséquences des informations que la Russie apportera ou pas, ou de son refus d’apporter des clarifications”. Dans la continuité du précédent Conseil européen (19 août), les chefs d’État et de gouvernement devraient examiner l’évolution de la situation.

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Et aussi : politique industrielle, marché intérieur et transition numérique

Bien qu’elles occupent la majeure partie de l’agenda de ce sommet, les affaires extérieures ne devraient pas occuper l’intégralité des discussions entre les Vingt-Sept. Également à l’ordre du jour de ce Conseil européen, des questions de politique économique doivent être abordées par les États afin de coordonner la relance économique du continent et définir de nouvelles priorités stratégiques, notamment en matière industrielle et numérique.

S’exprimant dans le cadre du forum « technologie et politique » organisé par le Financial Times, Charles Michel a insisté dans son intervention le 29 septembre, sur l’importance pour l’UE de réaliser une « révolution numérique« . Un moyen selon lui de permettre à l’UE de se positionner comme un leader dans un monde décrit comme « fragmenté« . Rendu plus stratégique encore par la crise du Covid-19 et l’instauration de mesures de confinement, défini comme un axe de développement européen majeur par la Commission européenne depuis la prise de fonction d’Ursula von der Leyen, le secteur numérique devrait donc connaître de nouvelles évolutions, selon des orientations qui seront débattues par les dirigeants européens au cours de ce sommet.

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