Biarritz 2020 : Um animal amarelo



Um animal amarelo

Brésil, Portugal, Mozambique, 2020

Titre original : Um animal amarelo

Réalisateur : Felipe Bragança

Scénario : Felipe Bragança et João Nicolau

Acteurs : Higor Campagnaro, Isabel Zuaa, Catarina Wallenstein et Taina Medina

Distributeur : Shellac

Genre : Drame fantastique

Durée : 1h56

Date de sortie : –

2,5/5

Même si l’on fait abstraction des difficultés sanitaires considérables qui accablent en ce moment le Brésil, ce pays majeur de l’Amérique latine traverse une crise politique et identitaire grave depuis quelques années déjà. A écouter le propos pas toujours très clair de Um animal amarelo, présenté en compétition au Festival de Biarritz, il aurait toujours été ainsi. Depuis l’époque lointaine de la colonisation portugaise, en passant par des liens historiques guère plus nets avec le Mozambique, il y aurait toujours été question d’exploitation, de spoliation, voire de vol pur et simple de ce qui fait un peuple par ses mythes et ses croyances. On était donc en droit de s’attendre à un formidable brûlot provocateur, un mélange foisonnant entre le Brésil d’aujourd’hui sous l’emprise du président Jair Bolsonaro et celui d’hier avec ses trafics de diamants et d’hommes à peine moins humanistes.

Hélas, le quatrième long-métrage de Felipe Bragança n’a point opté pour la confrontation filmique directe. Il a préféré emprunter la voie d’un fantastique plus pittoresque. Le périple de son personnage principal, un jeune réalisateur tête-en-l’air qui cherche la fortune en Afrique et en Europe pour mieux revenir à son point de départ à Rio De Janeiro, reste trop étroitement attaché aux fantasmes personnels pour atteindre l’envergure d’une mise en cause épique du modèle brésilien. Il en résulte un film proche de l’univers d’un Jean-Pierre Jeunet, avec tout ce que cela implique en termes de visuels soignés, de créatures vaguement menaçantes et de vacuité affective. En effet, le dispositif du perdant absurde, qui nous laisse toujours assez indifférents par son penchant pour la dérision édentée, ne fait pas non plus de miracle ici. Malgré les grands défis que ce film se lance, il est presque plus passionnant dans ses échecs que lors des rares moments où le carcan de la fiction est percé par une réalité plus crue.

© 2020 Duas Mariola Filmes / O Som e a Furia / Shellac Tous droits réservés

Synopsis : A la mort de son grand-père, le jeune Fernando hérite d’une malédiction, symbolisée sous forme d’un os du fémur qu’il trimballe désormais partout avec lui. Devenu à l’âge adulte un réalisateur idéaliste et sans argent, il décide de partir à l’aventure. En Afrique, plutôt que de trouver la fortune ou l’origine de la déesse poilue qui le suit un peu partout, il fait la connaissance de Catarina et sa bande. Il se joigne à eux en tant que commercial blanc des richesses qu’ils ont su extirper des entrailles de l’Afrique noire. Mais son rêve d’amour, de gloire et de beauté ne se réalisera pas non plus au Portugal, auprès de Susana, la fille émancipée d’un commerçant de diamants.

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Tristesse tropicale

De quoi le Brésilien ordinaire rêve-t-il de nos jours ? De devenir quelqu’un dans un pays en plein tourbillon identitaire, où seul vaut l’égoïsme suprême, personnifié par un chef d’état au moins aussi crétin que son idole américaine ? Difficile en effet de ne pas perdre ses repères en ces temps pour le moins compliqués et surtout incertains. L’option choisie pour traiter de ce marasme existentiel par Um animal amarelo ne nous paraît pas pour autant exceptionnellement percutante. C’est du retrait dans le monde des rêves et des contes qu’il s’agit dans le film de Felipe Bragança, sans que cette extrapolation vers un imaginaire à peu près poétique ne produise le résultat escompté. Elle nous éloigne au contraire de l’urgence d’une actualité littéralement brûlante, dont les responsables pourront sereinement ignorer ce récit en fin de compte plus introspectif que revendicateur.

Après une introduction plutôt réussie, autour du vieux grand-père qui revit grâce à l’amour désintéressé d’un jeune guitariste, l’intrigue a de plus en plus tendance à se préoccuper exclusivement du sort de son petit-fils. Celui-ci est rapidement cantonné à la case du froussard un peu cinglé, nullement étonné qu’une divinité ancestrale entièrement couverte de poils se met à avaler ses conquêtes féminines, les unes après les autres. Son statut de séducteur passif correspond alors à l’interprétation farfelue de Higor Campagnaro, soit. Mais il s’agit quand même d’un personnage principal ne vivant que dans son monde à lui, sans y donner accès d’une façon engageante au spectateur.

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De précieux excréments

Les choses ne s’arrangent guère par la suite. Une fois qu’on a découvert à qui appartient la voix off qui commente les moindres faits et gestes de Fernando à travers ce que l’on pensait être le filtre du regard divin, le changement de la donne narrative reste assez anecdotique. Car c’est encore et toujours le personnage principal qui mène avec beaucoup de maladresse et de recul l’intrigue, pendant que Catarina intègre docilement la galerie de ses acolytes, sans impact réel sur la direction que prendra son odyssée circulaire. Cette dernière finira par transformer tout un chacun en poisson hors de l’eau, dans un imperturbable mouvement de déracinement, de métissage et d’abandon dont les anciens palaces de Beira au Mozambique sont les tristes vestiges.

Enfin, la mise en abîme devient moins vertigineuse qu’alambiquée lors du dernier chapitre du film. Alors que le recours sporadique à l’animation comptait jusque là parmi les trouvailles formelles plus heureuses de Um animal amarelo, celui au dispositif du film dans le film achève l’aspect artificiel de l’ensemble. La nature de tâcheron de Fernando, réalisateur en herbe faussement iconoclaste, devient alors manifeste. Car au lieu de conférer un aspect brut à l’histoire plus ou moins imaginaire de sa vie, il l’affuble d’une esthétique digne d’une télénovela, y compris la photographie excessivement lumineuse et les grands gestes mélodramatiques. La dimension de commentaire sur l’inefficacité de la classe artistique brésilienne en termes de prise en compte des bouleversements majeurs en cours dans son pays y est certes évidente. Elle reste cependant trop tributaire du ton enchanté de l’ensemble du film pour réellement créer la différence in extremis.

© 2020 Duas Mariola Filmes / O Som e a Furia / Shellac Tous droits réservés

Conclusion

Notre sortie de la jungle en tant que décor privilégié pendant la première moitié de notre séjour biarrot a été suivie par une plongée dans une autre forme de labyrinthe, filmique cette fois-ci ! Dans Um animal amarelo, tout paraît être un prétexte à la figure de style enjouée, à l’approfondissement d’un propos qui se veut d’ores et déjà investi d’une certaine importance. En somme, le film de Felipe Bragança souffre d’une surcharge formelle qui ne lui donne à aucun moment l’air de respirer librement et d’exposer ses idées clairement. Il faudra donc attendre encore un peu le grand règlement de comptes cinématographique avec l’ère Bolsonaro et tous ses excès, bâtis sur une Histoire brésilienne aucunement plus exemplaire !



Critique film

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