Chirac : la grande récup


Tous chiraquiens ! Tous derrière, et lui devant, comme s’il était désormais leur nouveau Guide.

Chacun aura célébré son Chirac. Ses fils adoptifs, ses « compagnons » du RPR, ses disciples, ses alliés politiques, ses adversaires d’autrefois et même ses pires ennemis comme Jean-Marie Le Pen, qui ont, comme l’exige la bienséance en de pareilles circonstances, mis le passé entre parenthèses.

Tous chiraquiens, les vrais de vrais, comme Jean-Louis Debré, Alain Juppé, Christian Jacob, vieux compagnons du RPR, comme François Baroin, Renaud Muselier ou Valérie Pécresse, ex- « bébés Chirac », ou encore Edouard Philippe, Xavier Bertrand et Bruno Le Maire. Tous issus de la même famille politique.

L’essentiel est d’être aussi proche que les plus proches

Mais tous chiraquiens aussi à gauche, où chacun revendique désormais un morceau de la vraie croix, souligne un idéal partagé, voire une démarche similaire à celle du président défunt… Ainsi, Anne Hidalgo a-t-elle salué un « homme d’Etat hors normes », qui « restera à jamais notre maire ». Rien à voir évidemment avec les prochaines élections municipales… Ainsi encore, François Hollande qui, depuis jeudi dernier, a multiplié les interventions dans les médias (France-Info, RTL, France 2, France-Inter). Au nom, bien sûr, de la Corrèze, leur patrie commune, et de leur vieille détestation de Sarkozy qu’ils ont (com) battu ensemble en 2012.

François Hollande : « Jacques Chirac était un combattant »

Mais l’ancien Premier secrétaire du PS s’institue désormais en premier des chiracologues. « Si vous voulez mon avis, je crois qu’il n’était pas fait pour la politique, il était fait pour être patron d’une grande administration », avance-t-il, lundi matin, au micro de France-Inter. Une « intuition personnelle » qui figure pourtant déjà dans les extraits du livre de Jean-Luc Barré « Ici c’est Chirac », publiés par « le Figaro »… deux jours auparavant. Qu’importe ! L’essentiel est d’être aussi proche que les plus proches.

Du reste, à lire l’élégant communiqué publié par le Parti socialiste la semaine dernière, on pourrait croire, à une précision près (« président de droite qui sut intelligemment composer avec la gauche) que ses combats ont toujours été les mêmes que ceux de l’ancien chef de l’Etat.

Oubliée, la différence de filiation entre les socialistes et les gaullistes ! Oubliée, la tradition parlementariste des premiers pour qui, François Mitterrand en tête, le général de Gaulle de 1958 n’était rien moins qu’un putschiste, coupable d’un « coup d’Etat permanent », suivi par de vulgaires « factieux », terme dont il avait gratifié Chirac, candidat contre lui en 1988. Oubliée aussi, la férocité de la gauche de gouvernement à son égard. Sans même s’appesantir sur le « facho-Chirac », martelé à tout bout de champ dans les années 1980, on rappellera le souverain mépris avec lequel elle avait accueilli le plan pour la sécurité routière (8 000 à 10 000 morts par an à l’époque) imposé en 2002 par le président Chirac réélu : cette priorité, entendait-on, ne participait pas d’une « vision », encore moins d’un « grand dessein », fameuse formule de Laurent Fabius concoctée d’abord à l’encontre de Michel Rocard et utilisée contre Chirac quelques années plus tard.

Oubliée enfin, l’étrange « neutralité » de certains socialistes au second tour de l’élection présidentielle de 2002 qui opposait Jacques Chirac à Jean-Marie Le Pen : si Dominique Strauss-Kahn, François Hollande ou Ségolène Royal avaient appelé à voter pour le premier, sitôt tombés les résultats du premier tour, d’autres comme Lionel Jospin avaient mis bien du temps à se prononcer du bout des lèvres…

La bienséance et la sympathie n’expliquent pas tout

Reconnaissance subliminale et tardive à l’égard de celui qui fit battre Giscard et élire Mitterrand en 1981 ? Peut-être. Mais les hommages appuyés d’aujourd’hui signent bien plutôt un pari sur l’avenir. La bienséance et la sympathie, sincère, n’expliquent pas tout. L’impressionnante ferveur populaire, cette incroyable communion des Français au moment de dire adieu à « monsieur Chirac » en a interpellé plus d’un. Il s’agit maintenant, à droite comme à gauche, de récupérer un peu de l’héritage chiraquien… et de la popularité qui va avec. Adieu aux adieux. Retour de la politique.

Macron est certes le mieux placé aujourd’hui pour récupérer l’héritage. N’a-t-il pas, dès 2017, su rallier nombre de chiraco-juppéistes, à commencer par son actuel Premier ministre, et même de chiraco-sarkozystes ?

De Chirac à Macron : l’hypothèse de la réincarnation

N’a-t-il pas renoué avec la verticalité du pouvoir et la sacralisation de la fonction présidentielle, chères aux gaullistes ? Et, instruit par le mouvement des « gilets jaunes », il a même renoué avec ces corps intermédiaires (élus locaux, syndicats) que Jacques Chirac prisait tant. N’a-t-il pas compris à cette occasion que le « nouveau monde » avait encore beaucoup à apprendre ? Y compris auprès de « l’ancien monde » dans lequel, comme l’a relevé Monseigneur Aupetit lors de son homélie à Saint-Sulpice « beaucoup se sentaient considérés » ? Sans doute.

Mais peut-être pas si simple, à entendre Alain Juppé. « Qui peut faire vivre l’héritage chiraquien ? », lui a demandé lundi matin Sonia Mabrouk sur Europe 1. Réponse de l’ancien maire de Bordeaux : « Il y en a beaucoup… (…) Aux Français de le faire émerger. » En l’écoutant, on songeait à Edouard Philippe qui, le jour de la mort de Chirac, a tweeté une photo du jeune Premier ministre de Giscard prise dans le parc de l’hôtel Matignon en 1976… Subliminal ? Et qui, le lendemain, a confié sur RTL qu’il avait planté dans ce même jardin un pommier. « Parce que c’est un arbre normand », a dit l’ancien maire du Havre. « Mais aussi « parce qu’il faut manger des pommes, pour reprendre le slogan de 1995 »… De l’art de prendre date pour l’après-Macron.





nouvelobs

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