Jacques Chirac, le dernier dinosaure de la politique


Jacques Chirac superstar ! Toujours vivant dans le cœur des Français. Comme si ce peuple grognon, toujours prompt à la mutinerie, et surtout rétif aux hommages rendus à ses dirigeants partis dans l’au-delà, avait une certaine nostalgie pour l’ancien président de la République. D’où vient cet attachement pour la figure de l’énarque bondissant parti en Corrèze tremper ses godillots dans la glaise du plateau des Mille Vaches ? Pour sa silhouette dégingandée, sa lointaine ressemblance avec Gregory Peck, star hollywoodienne des années 1950 ? Pour son côté visionnaire de la politique ?

Jacques Chirac, un destin

Tous ses thuriféraires lui reconnaissent son flair, son art du compromis, mais surtout les moments clés de la période où il a exercé le pouvoir suprême. Refus de l’intervention militaire en Irak, avec un pied de nez manifeste aux Etats-Unis de George W. Bush ; reconnaissance de la responsabilité de l’Etat français dans les rafles de juifs sous le régime de Pétain ; alerte sur les dangers du réchauffement climatique, devenue mythique (« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs »). Mais pour le reste ? Durant ses mandats, on ne voyait en lui qu’un roublard de la politique, qu’un monarque républicain adepte d’une forme d’immobilisme qui en agaçait plus d’un. Et, comment oublier ses courbes de popularité catastrophiques, voire incompréhensibles quand il était à l’Elysée.

Chirac, l’anti-Macron ?

Curieusement, c’est cette pusillanimité, cette vision de la France qu’il considérait comme un magasin de porcelaine et qu’il fallait manipuler avec d’infinies précautions. Cet homme qui voulait donner de lui l’image d’un beauf affalé dans son canapé, une bière à la main, regardant un match de foot ou de rugby, était, en fait, un érudit, intime de Claude Lévi-Strauss, amoureux et grand connaisseur des cultures primitives. C’était un formidable tricheur de lui-même. Cette carapace de « grand dadais » dissimulait un passionné d’histoire, celle des peuples disparus, que les historiographes négligeaient, voire méprisaient.La vie rêvée de Jacques Chirac

Ce masque lui était gravement utile dans les combats politiques, pour berner ses adversaires. N’a-t-il pas été, un jour, sur les bancs de l’Assemblée nationale, surpris en train de lire « Playboy », journal de chauds lapins qui cachait, en son milieu, une série de photos de statuettes de l’époque Ming ? Inconsciemment, les Français lui reconnaissent aujourd’hui une force qu’ils n’avaient pas forcément perçue quand il dirigeait la France depuis l’Elysée. Ce refus de chahuter le pays à coups de fanfaronnades, de bravades, de multiplications de lois de circonstance au moindre coup de vent, peu à peu, s’est transformé dans une forme d’empathie envers ce peuple chahuteur et rebelle. L’affaire des « gilets jaunes », qui a failli emporter le gouvernement d’Emmanuel Macron, est révélatrice des inquiétudes que portait Jacques Chirac le Gaulois. Avec les Français, prédisait-il, il faut éviter de les secouer comme des cocotiers, et surtout ne jamais leur donner le moindre signe d’arrogance ou de mépris.

La « longue agonie politique » de Jacques Chirac

Alors, peut-on résumer cette popularité à l’idée que Chirac, c’est l’anti-Macron ? Ce serait, évidemment, trop simple. Mais il demeure que les hommages des députés, à l’Assemblée, pour le premier anniversaire de sa mort, puis la production d’un timbre de la Poste à son effigie, apparaissent comme la célébration d’un animal politique à l’ancienne, obsédé par le temps long, la fragilité et la relativité de l’action. C’était, il n’y a pas si longtemps, un défaut insurmontable. Sans doute, si l’ex-président avait vécu l’incroyable moment du confinement du pays, aurait-il fait l’éloge de la lenteur, du temps retrouvé, afin de prendre du champ, de regarder le monde avec d’autres yeux. Il n’a pas eu ce loisir. Question : cette affection qui entoure sa mémoire est-elle, comme le développement dont nous rêvons, durable ? Il répondrait sans doute, dans un sourire malicieux, que jamais rien ne dure…





nouvelobs

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