Le centriste Dacian Ciolos combat les « illibéraux » européens



Président des centristes au Parlement européen, Dacian Ciolos arrive dûment masqué. Calme, courtois, carré, comme à son habitude. Il parle de l’épidémie de coronavirus dans un français châtié: « J’ai des responsabilités qui me dictent de ne pas prendre de risque, je fais très attention. » Son conseiller a réussi à caser la rencontre avec Challenges dans un agenda de trois jours de plénière qui explose. L’Hémicycle va voter sur quantité de sujets brûlants. D’abord, les urgences de la crise: le lancement du plan de relance européen, du budget commun, la coordination des politiques sanitaires. Son groupe a d’ailleurs déposé une résolution pour que soient enfin harmonisées les règles de circulation aux frontières entre les Vingt-Sept. Ensuite, les tensions internationales: Turquie, réfugiés, Biélorussie, sur laquelle lui, Roumain élevé sous la dictature de Ceaucescu, prononcera un discours.

« Irresponsabilité » de Johnson

Un autre sujet s’est invité à l’ordre du jour à la dernière minute: le Brexit. Depuis que Boris Johnson a laissé entendre qu’il pourrait ne pas respecter l’accord de sortie qu’il a lui même négocié, le divorce avec le Royaume-Uni prend un tour dramatique. « Le comportement de Johnson n’est pas une surprise, soupire le natif de Transylvanie, mais je suis surpris par l’irresponsabilité du Premier ministre britannique. Ce qui est signé doit être respecté.  » L’élu n’aime pas les  » jeux politiques et le spectacle ». Il en est convaincu, « on n’obtient rien en agressant les autres ».

Rôle de « faiseur de roi »

Durant les trois jours de plénière, du 14 au 17 septembre, il doit enchaîner rencontres, entretiens, réunions de coordination, de concertation. Au Parlement, obtenir le consensus requiert beaucoup de doigté. Il lui faut préparer la matinée du 16: la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, prononce dans l’Hémicycle son premier discours sur l’état de l’Union et chaque patron de groupe lui répond. Lui doit s’exprimer au nom de Renew (ou Renaissance), formation à la tête de laquelle il a été élu, quelques jours avant ses 50 ans, en juin 2019. Depuis, il est d’autant plus sur la brèche que sa formation, perçue comme le bras armé d’Emmanuel Macron (« un raccourci », objecte-t-il), représente, avec sa centaine d’élus (sur 705), une force d’appoint stratégique. Un rôle de « faiseur de roi », glisse-t-il, « nous sommes le troisième groupe, mais indispensable à toute majorité ».

Malgré le style modeste, discret, un rien techno, l’homme est habile. « C’est un technocrate avec un vrai sens politique », assure un de ses proches. Aussi à l’aise en anglais qu’en français, il a le CV et l’expérience pour ferrailler dans cette arène bruxelloise, qu’il connaît par cœur. Avant d’être eurodéputé, il a été Premier ministre, donc membre du Conseil européen, et avant encore commissaire à l’Agriculture, entre 2010 et 2014.

« Macron roumain »

Il explique qu’il est « europhile et francophile », et que « les deux vont de pair ». Sa maîtrise de notre langue lui vient de son épouse française et des études qu’il a faites, après sa ville natale de Cluj, à Rennes puis Montpellier, pour pousser jusqu’à la thèse et devenir ingénieur agronome et agroéconomiste.

Dans son pays, membre de l’Union européenne depuis 2007, il a été ministre de l’Agriculture, avant d’être choisi, porté par sa réputation de probité, pour diriger un gouvernement technique. C’était fin 2015, dans un Bucarest plombé par les scandales. Même s’il jure qu’il n’a jamais eu de plan de carrière, il a finement joué la suite. Convaincu de la « nécessité du renouveau de la politique », il fonde un parti basé sur la lutte contre la corruption. Aux législatives suivantes, il arrive en troisième position. Il n’en fallait pas davantage pour qu’il soit baptisé le « Macron roumain ». Un autre « raccourci », marmonne-t-il, même s’il se dit proche du président français, qu’il tutoie et à qui il téléphone « une à deux fois par mois ».

Nécessité de « vrai garde-fou »

Premier Européen de l’Est à diriger un grand groupe au Parlement, ce végétarien hypercontrôlé peut perdre son flegme quand il évoque les régimes autoritaires sur le continent. Les atteintes à la démocratie et aux libertés fondamentales de Budapest ou Varsovie, il ne supporte pas. Il n’a pas eu de mots assez forts quand, au début de l’épidémie, le Hongrois Viktor Orban a pris des mesures d’exception: « Il a utilisé la crise comme écran de fumée pour abuser de son pouvoir! »

Mais, depuis le printemps, dénoncer ne suffit plus au quinquagénaire. Il a réussi à rassembler une majorité d’eurodéputés d’accord pour frapper au porte-monnaie les « illibéraux », comme on les surnomme. Dans le jargon bruxellois, cela s’appelle « la conditionnalité »: tout abus manifeste conduirait à suspen­dre les aides européennes. Dacian Ciolos a averti les leaders européens. Maintenant, il leur met le marché en main: soit ils agissent vite, soit l’Hémicycle ne votera ni plan de relance, ni budget. Et qu’on ne lui parle pas de chantage! « Jus­qu’à maintenant le Parlement a été trop faible », rétorque-t-il. Il veut que le Conseil du 24 septembre s’accorde sur un « instrument crédible, applicable, un vrai garde-fou ».

En attendant, il évoque ses quinze ans derrière le rideau de fer: « J’étais dans un lycée agricole et je me préparais à vivre dans une ferme. » Quand le mur de Berlin est tombé, il a sauté dans le premier bus direction l’Ouest, pour découvrir le continent.

 



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