Relance économique européenne : quelle place pour le secteur culturel ?



Actualité


18.09.2020

Agnès Faure

Au mois de mars, l’instauration de mesures de distanciation sociale destinées à endiguer la pandémie de Covid-19 en Europe a profondément affecté le milieu de la culture, qui depuis traverse une crise sans précédent. Sept mois plus tard, les dirigeants européens se sont accordés sur un plan de relance de l’économie de 750 milliards d’euros tandis que le Parlement européen examine actuellement le prochain cadre financier pluriannuel auquel il est adossé. Quelle place est accordée au secteur culturel dans la relance économique du continent ?

Au cinéma comme ailleurs, le port du masque et le respect de la distanciation sociale est une condition nécessaire à la réouverture des lieux culturels – Crédits : master1305 / iStock

Durement touché par les conséquences de la crise du Covid-19, le monde de la culture est, à la sortie du confinement, exsangue. Premiers lieux impactés par les mesures de distanciation sociale et les limites de regroupement, les salles de concert, théâtres et festivals ont été les premiers à fermer leurs portes au mois de mars et font partie des derniers à les rouvrir. Avec quelles conséquences ?

Plusieurs études mettent en avant les pertes subies par le secteur culturel dans les différents pays de l’Union. Une étude réalisée par la société de conseil KEA European Affairs estime par exemple que la célèbre salle de théâtre de la Scala, à Milan, aurait perdu 20 millions d’euros depuis la mise en place du confinement. La direction du théâtre a affirmé que la jauge limite de 200 personnes qui lui est imposée depuis la reprise de son activité représente une perte de 50 000 euros par jour.

En Allemagne, le Centre de compétences pour la culture et les industries créatives du gouvernement fédéral estime que le secteur pourrait perdre entre 21,7 et 39,8 milliards d’euros, dont 2,5 milliards pour le seul secteur musical, 3,4 milliards pour les cinémas et 2 milliards pour les arts du spectacle.  Côté français, le gouvernement a estimé que le chiffre d’affaires de l’ensemble du secteur s’était effondré de 25%, soit 22,3 milliards d’euros de pertes sur la première moitié de l’année 2020. De manière plus générale, le centre commun de recherche de la Commission européenne reconnaît que les conséquences de la pandémie vont au-delà de la seule fermeture des lieux culturels puisque celle-ci a eu un impact sur le personnel et les artistes de ces institutions. Tout un ensemble d’éléments qui ont conduit l’université des arts de Zurich à conclure que « la crise sanitaire actuelle continuera d’affecter le monde de la culture bien au-delà du strict confinement« .

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Les actions de la Commission envers le secteur culturel

  • Le soutien à Europe Créative : un signal envoyé au monde de la culture

Pour atténuer le choc subi par l’industrie culturelle, la Commission européenne a témoigné de son souhait de faire du secteur « un élément essentiel du plan de relancé proposé pour l’Europe« . Mais, disposant de compétences limitées dans un domaine principalement géré par les Etats (des compétences dites d’appui, cadre au sein duquel l’UE ne peut intervenir que pour soutenir, coordonner ou compléter les actions des Etats), l’Union se cantonne au financement du programme européen « Europe Créative ».

Les moyens alloués à la culture en Europe

L’exécutif européen a ainsi proposé d’allouer au programme une enveloppe de 1,6 milliard d’euros pour les sept prochaines années. Concrètement, le programme « Europe Créative » consiste à soutenir et faciliter la mise en réseau et le développement d’initiatives communes/de projets communs entre les différents acteurs du monde de la culture à travers l’Europe, de manière à « renforcer les solidarités et coopérations entre acteurs du monde de la culture au-delà des frontières nationales », explique un fonctionnaire de la Direction générale EAC (Education & Culture) de la Commission européenne en charge de ce programme.

Pour circuler plus facilement sur le continent et toucher de nouveaux publics, les artistes doivent ainsi innover afin de dépasser un marché culturel encore fragmenté par les barrières linguistiques, ce qui permet également de renforcer leur compétitivité dans un environnement mondial plus large « marqué par le fait numérique et une concurrence exacerbée, où les acteurs/distributeurs de l’internet sont de plus en plus puissants face aux producteurs de contenus culturels ». Certes, le montant obtenu « n’est pas totalement en ligne avec nos espérances de départ [la proposition de budget de 2018] », concède le fonctionnaire. Celui-ci souligne néanmoins qu’il s’agit d’un budget négocié et financé « à 27 Etats membres contre 28 avec le Royaume-Uni sur la période 2014-2020″. Au final, le programme bénéficiera malgré tout d’un budget plus élevé par rapport à la période budgétaire actuelle (1,46 milliards d’euros), ce qui représente selon la DG EAC « un signal positif renvoyé au monde de la culture et de l’audiovisuel et une reconnaissance de son poids économique, social mais aussi symbolique ».

  • D’autres mécanismes plus indirects existent pour compléter et améliorer l’offre existante

Par ailleurs, même si le programme Europe Créative constitue pour le milieu culturel une porte d’entrée directe aux financements européens, celui-ci a pu bénéficier d’autres formes de soutien. On peut ainsi citer l’action des fonds structurels dont l’objectif est de renforcer la cohésion entre les régions européennes. Ils peuvent notamment être amenés à financer « la construction ou la rénovation d’infrastructures culturelles, la numérisation de contenus culturels ou encore des projets culturels visant à renforcer le tourisme dans nos régions, à améliorer l’espace urbain ou à accroître la cohésion territoriale », explique le fonctionnaire en charge du programme. Au niveau de la recherche, le secteur culturel pourra également bénéficier de financements provenant du programme Horizon Europe (succédant au programme Horizon 2020). Dans le même temps, le programme COSME (acronyme signifiant compétitivité pour les PME en anglais) peut également intervenir « dans les domaines du tourisme culturel en particulier ». Enfin, autre élément concret avancé par le fonctionnaire de la Commission européenne, l’existence depuis 2016 d’un mécanisme de garantie financière en faveur des secteurs culturels et créatifs. Géré par le Fonds européen d’investissement (FEI), il a pour but de permettre aux professionnels de trouver plus facilement des financements privés pour leurs projets. Plus de 1 500 PME ont ainsi bénéficié de prêts garantis par ce mécanisme depuis sa mise en place, pour des projets culturels représentant en valeur plus d’un milliard d’euros. Intégré dans le futur programme « InvestEU » pour le prochain cadre financier pluriannuel, celui-ci devrait voir son effet de levier amplifié. La Commission européenne a par ailleurs lancé un appel à propositions pour soutenir le secteur culturel dans les régions ultrapériphériques de l’UE et des pays et territoires d’outre-mer. Les subventions devraient permettre de financer au moins 45 projets d’un montant maximal de 20 000 euros chacun.

Le soutien de la Commission européenne au secteur culturel passe aussi par la protection sociale des employés du secteur, compte tenu qu’ils représentent environ 7,8 millions d’emplois dans l’ensemble de l’UE. A ce titre, le canisme de soutien temporaire visant à atténuer les risques de chômage en cas d’urgence (SURE) mis en place pendant le confinement, a permis de couvrir un certain nombre d’acteurs culturels alors que les différents filets de sécurité sociale étaient souvent inaccessibles au niveau national.

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Les critiques du Parlement européen

Si la Commission européenne se montre satisfaite des compromis réalisés, le Parlement européen et notamment la commission Culture & éducation, est loin de partager cet avis. Les eurodéputés fustigent le manque d’ambition budgétaire de l’exécutif. « Cette désapprobation est due au fait que des coupes sont effectuées dans les programmes orientés vers l’avenir », explique à Toute l’Europe la présidente de la commission Culture et éducation du Parlement européen Sabine Verheyen. « Non seulement la proposition de la Commission est loin de doubler le budget d’Europe Créative comme le demande le Parlement européen, mais elle diminue même le budget par rapport à sa proposition initiale de 2018″, réagissait-elle déjà au sujet de la version révisée du budget à long terme de l’Union en juillet. Dans une résolution votée en septembre, des membres de la commission Culture réitèrent leur souhait de porter le budget du programme « Europe Créative » à 2,8 milliards d’euros, contre les 1,6 milliards actuellement prévus par la Commission européenne pour 2021-2027.

En plus d’un budget plus élevé pour le programme « Europe Créative », la commission Culture souhaite « coordonner les dépenses en faveur de la culture ». Face aux nombreux dispositifs mis en avant par la Commission européenne, les eurodéputés de la commission Culture s’appuient sur un rapport de la Cour des comptes européenne daté d’avril 2020 pointant du doigt la complexité des modes de financement du secteur : « si l’argent destiné à la culture existe, il est dispersé entre des fonds comme les fonds structurels et Horizon Europe », résume Sabine Verheyen.

« Il n’y aura pas de véritable reprise pour l’Europe si la culture est laissée pour compte ».

Au-delà des négociations sur la prochaine programmation budgétaire, la commission Culture cherche à s’assurer que les secteurs culturels puissent bénéficier de l’argent issu du plan de relance. « Les États membres seront désormais responsables de l’élaboration des plans nationaux de mise en œuvre et il leur incombe d’inclure pleinement la culture dans leurs stratégies nationales« , relève l’eurodéputée allemande. Celle-ci avait déjà rappelé l’importance de ce sujet lors d’une session plénière en juillet, affirmant qu’« il n’y aura pas de véritable reprise pour l’Europe si la culture est laissée pour compte ».  La résolution portée par les membres de la commission Culture réaffirme et précise cette exigence : ceux-ci demandent à ce que au moins 2 % de la « Facilité pour la reprise et la résilience » [le principal pilier du plan de relance, destiné à faciliter la reprise économique des Etats] soient consacrés au secteur culturel, compte tenu de l’importance économique du secteur au sein de l’UE.  

Dans le même temps, les parlementaires insistent sur la nécessité d’améliorer les conditions de travail et notamment la protection sociale des professionnels de ce secteur. A ce titre, ils invitent la Commission à « mettre en place un cadre européen (…) qui refléterait les spécificités du secteur et introduirait des lignes directrices et des principes en vue d’améliorer les conditions de travail, en accordant une attention particulière à l’emploi transnational« .

Le Parlement européen est donc prêt à défendre ses revendications durant les négociations et appelle notamment le Conseil de l’Union européenne à « ne pas sous-estimer le Parlement« . Sabine Verheyen l’assure : « Dans tous les groupes politiques, nous sommes prêts à ne pas approuver le budget à long terme de l’UE tant qu’un accord satisfaisant n’aura pas été conclu lors des prochaines négociations ». Elle affirme que si les discussions traînaient en longueur, les eurodéputés seraient prêts à recourir au mécanisme des « douzièmes provisoires » qui permet de prolonger le cadre financier pluriannuel jusqu’à une année, une disposition prévue dans le traité sur le fonctionnement de l’UE. Ce à quoi le fonctionnaire européen répond en appelant à la tempérance : « Il est essentiel que chaque institution se fasse conciliante et accepte de reprendre le chemin des négociations (qui sont actuellement bloquées) car le pire pour les secteurs de la culture et de la création serait que le programme Europe Créative ne soit pas adopté à temps pour permettre sa mise en œuvre dès le début de l’année prochaine« .



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