Critique : Waiting for the Barbarians


Etats-Unis, Italie : 2019
Titre original : –
Réalisation : Ciro Guerra
Scénario : J.M. Coetzee d’après son roman
Interprètes : Mark Rylance, Johnny Depp, Robert Pattinson, Gana Bayarsaikhan
Distribution : M6 Vidéo
Durée : 1h54
Genre : Drame
Date de sortie VOD : 31 août 2020 ; DVD, Blu-ray : 2 septembre 2020

5ème long métrage du réalisateur colombien Ciro Guerra, Waiting for the Barbarians est le 2ème à ne pas avoir droit à une sortie en salles dans notre pays. Manque de chance, il s’agit de ses 2 meilleurs films ! Toutefois, alors que Les voyages du vent, présenté dans la sélection Un Certain Regard de Cannes 2009, n’a même pas eu droit à une sortie VOD ou DVD, les cinéphiles français vont avoir la possibilité d’accéder à Waiting for the Barbarians grâce à sa sortie simultanée en VOD, DVD et Blu-ray. Heureusement, car il s’agit tout simplement d’un des 2 ou 3 plus beaux films de ces dix dernières années ! On s’en félicite donc, tout en regrettant amèrement qu’un tel chef d’œuvre n’ait pas eu droit à une sortie en salles et en espérant que de telles « erreurs » ne se reproduisent pas. A noter que ce film avait été présenté en septembre 2019 à la Mostra de Venise et au Festival de Deauville.

Synopsis : Un magistrat bon et juste gère un fort d’une ville frontalière de l’Empire. Le pouvoir central s’inquiète d’une invasion barbare et dépêche sur les lieux le colonel Joll, un tortionnaire de la pire espèce. Son arrivée marque le début de l’oppression du peuple indigène. Une jeune fille blessée attire l’attention du magistrat qui décide de la prendre sous son aile.

Le Colonel et le Magistrat

Un fort aux confins du désert. Une calèche fait son entrée. Un homme en descend, un homme au visage dur, à l’uniforme impeccable. Il s’agit du Colonel Joll. Un colonel, non pas d’une quelconque armée mais un colonel de police.  Un homme pour l’accueillir : un magistrat, l’administrateur du fort. S’agit-il d’une visite de routine ? Comme le dit le Magistrat à son second : A chaque génération, on enregistre une période d’hystérie à propos des barbares. Sauf que, cette fois, c’est du sérieux : l’Empire à la frontière duquel ce fort est positionné a le sentiment que les populations indigènes voisines préparent une invasion et le colonel Joll a des ordres à suivre : tout faire pour empêcher une quelconque invasion. Tout faire, même le pire !

Un chef d’œuvre

Dans l’histoire du Cinéma, on trouve des films dont la qualité principale, voire la seule, réside dans le sujet choisi par les scénaristes et le réalisateur. Il y en a d’autres qui valent surtout, voire seulement, par la façon dont le sujet est traité, par la mise en scène, par le montage. D’autres encore pour lesquels on ne retient que la beauté des images. D’autres, enfin, qui sont sauvés par la qualité de l’interprétation. Et lorsqu’un film réunit force du sujet, grande réussite de la mise en scène et du montage, beauté époustouflante de la photographie et qualité exceptionnelle de l’interprétation, comment le qualifie-t-on ? De chef d’œuvre, tout simplement. Un chef d’œuvre comme il y en a au maximum 4 ou 5 dans une décennie. Waiting for the Barbarians est un tel chef d’œuvre. Au départ, un roman paru en 1980, écrit par le sud-africain J.M. Coetzee, Prix Nobel de littérature en 2003. Un scénario écrit par J.M. Coetzee en personne. L’histoire d’un Empire, dont l’emplacement géographique et le positionnement dans le temps ne sont jamais précisés, un Empire qui, sans aucune raison objective, voit une menace d’invasion de la part de populations indigènes voisines, des nomades qualifiés de barbares, un Empire dont le comportement face à ces populations, à base de tortures et d’expéditions punitives, pourrait, à force, générer une menace de leur part. L’histoire de deux émissaires, le Colonel Joll et un Lieutenant, envoyés dans un fort aux confins de l’Empire pour juguler cette prétendue menace et qui, prétendant se conformer aux ordres qu’ils ont reçus, se comportent, eux, en véritables barbares. L’histoire d’un homme, le Magistrat, un homme juste et humain, administrateur du fort, qui va tenter, en risquant sa propre vie, de s’opposer à cette barbarie.

Où sommes nous ? Quelque part en Asie, au Moyen Orient, ou en Afghanistan ? En Afrique, à proximité du Sahara ? Ou beaucoup plus au sud ? En Amérique du Sud, sur l’Altiplano ? En fait, ce que nous racontent J.M. Coetzee et Ciro Guerra sous une forme allégorique est, malheureusement, une histoire universelle, celle de l’Afrique du Sud de l’apartheid, celle du mur de Donald Trump entre le Mexique et les Etats-Unis, celle de la colonisation espagnole de l’Amérique du Sud, celle de l’Algérie, celle de la Palestine et d’Israël, celle de tous les colonialismes. Devant un tel sujet, si fort, J.M. Coetzee et Ciro Guerra n’ont pas ressenti le besoin de se prêter à une (dé)construction alambiquée du récit, ce moyen trop souvent utilisé pour pimenter artificiellement un récit trop fade par ailleurs. L’histoire est racontée sobrement, certains trouveront sans doute le rythme trop lent à leur goût, certains, ou les mêmes, taxeront la réalisation d’académisme : en fait, pour quiconque entre dans cette histoire sombre et magnifique, la tension ressentie d’un bout à l’autre du film est énorme malgré (ou à cause de !) l’apparente simplicité de la mise en scène.

Une excellente distribution, une photographie exceptionnelle

Pour son premier film en langue anglaise, Ciro Guerra a pu réunir une distribution réunissant des grands noms des cinémas US et britanniques. On ne présente plus Johnny Depp qui interprète ici le rôle du colonel Joll : il est impressionnant dans sa représentation glacée d’un monstre de cruauté. Robert Pattinson est (presque) au même niveau dans le rôle du Lieuteant. Toutefois, la véritable vedette du film s’appelle Mark Rylance : le comédien britannique est extraordinaire dans le rôle du Magistrat ! Avec une sobriété confondante, il campe à la perfection un fonctionnaire de haut niveau, épris de justice, qui se retrouve, à la fois surpris et révolté, face au comportement tout à la fois incompréhensible et odieux de représentants de son propre pays. Au début, il tente de pratiquer un humour persifleur, mais que voulez vous faire face à la bêtise, face à la violence ? Aux côtés de ces 3 grands comédiens, la trop rare Gana Bayarsaikhan se montre tout à fait crédible dans le rôle d’une jeune femme faisant partie d’une tribu nomade qui, après avoir été torturée, est recueillie et soignée par le Magistrat.

Dernier élément qui fait de Waiting for the Barbarians un chef d’œuvre, la qualité de la photographie. Parler de qualité relève presque de l’euphémisme, tellement on est subjugué par la beauté des images ! Elles sont dues au très grand Directeur de la photographique britannique Chris Mengues qui, à près de 80 ans, n’a rien perdu de son talent. Elles sont dues aussi à l’exceptionnelle beauté des paysages du Maroc, le pays où le film a été tourné. Quel regret de ne pas pouvoir voir de telles images sur le grand écran d’une salle de cinéma !

Conclusion

Pour beaucoup de réalisateurs du monde entier, la consécration consiste à être adoubé par le cinéma américain. Nombreux sont ceux qui arrivent à obtenir leur ticket, moins nombreux sont ceux pour qui la réussite est au rendez-vous. Pour sa première réalisation en langue anglaise sous pavillon US, la réussite de Ciro Guerra est totale. Servi par des moyens manifestement plus importants que ceux dont il disposait pour ses films colombiens, il a su éviter le piège de la grandiloquence pour continuer à creuser le sillon qui lui est cher, la confrontation entre des peuples autochtones et ce qu’on appelle, bien souvent à tort, la civilisation. Un seul reget : qu’il n’ai pas été possible de voir ce film magnifique sur un grand écran de cinéma.



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