La médiation des entreprises explose



Roger Trussardi, fonctionnaire de la Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (Direccte) à Clermont-Ferrand, n’en revient pas : « Avec la crise du Covid, le nombre de demande de médiation a explosé en Auvergne-Rhône-Alpes. Entre le 15 mars et le 2 juin, j’ai été sollicité sur 174 dossiers, alors que sur l’ensemble de 2019, on atteignait 150 deman­des. » Depuis dix ans qu’il travaille pour la médiation des entreprises, une cellule rattachée au ministère de l’Economie et des Finances, il n’a jamais connu une telle situation : « Jusqu’alors, j’y consacrais 20 % de mon temps. Aujourd’hui, la proportion est inversée : je me mobilise à 80 % pour la médiation et le reste pour mon rôle de commissaire aux restructurations. »

Forte implication locale

Demandes de soutien pour le règlement d’une facture par un grand groupe, le paiement d’une commande, l’étalement d’un loyer… Les saisines de la médiation ont commencé à bondir mi-mars, atteignant un pic à plus de 600 en avril, contre 60 avant la pandémie. Au cœur de l’été, le rythme restait soutenu, avec plus de 100 sai­sines hebdomadaires. « Les deman­des portent souvent sur des factures anciennes, explique Muriel Freyssinet, médiatrice nationale déléguée, qui anime un réseau de médiateurs. Avec la crise, les PME et TPE mettent tout en œuvre pour faire face au manque de trésorerie. Elles grattent les fonds de tiroir. Il faut donc agir vite sur ces cas. » Arnaud Lafont, également médiateur national délégué, a été frappé par les sollicitations pour des factures de moins de 5 000 euros. « Ce sont souvent les cas les plus tendus, car les entreprises demandeuses jouent leur survie. »

Un mail estampillé « ministère de l’Economie » ou un coup de téléphone bien placé auprès d’un donneur d’ordre peuvent suffire à régler le problème. Y compris auprès de collectivités locales parfois peu réactives. « Une entreprise chargée de l’effacement des tags sur les murs d’une grande ville ne parvenait pas à être réglée et sa survie était en jeu, explique Roland Bonnepart, médiateur national. J’ai fait en sorte que le maire intervienne en personne. Il n’y avait pas de mauvaise volonté : les services financiers de la mairie étaient simplement fermés et inaccessibles avec le confinement. » Dans d’autres secteurs, les discussions sont plus compliquées. Les assureurs refusent ainsi systématiquement d’en passer par la médiation, lorsque restaurateurs et hôteliers demandent une couverture de leurs pertes d’exploitations. « Ils veulent vider le dossier en justice », explique un médiateur.

Petite cellule de bénévoles

« La médiation est très investie sur le terrain et maîtrise parfaitement les problématiques des délais de paiement, constate Ludovic Sarda, président de la fintech Pytheas Capital advisors, spécialisée dans les règlements interentreprises. Mais elle n’a pas, comme la répression des fraudes, de pouvoirs de contrôle et de sanctions. » Pour mener à bien ses missions, la petite cellule doit donc se montrer inventive, agile, rusée – à cent lieues des lourds rouages de l’Etat. Outre la quarantaine de fonctionnaires volontaires dans les régions, souvent au sein des Direccte, la médiation s’appuie sur une trentaine de bénévoles au niveau national. « Notre dispositif repose sur des volontaires, qui connaissent le monde de l’entreprise et savent faire preuve d’écoute et d’humanité, relève Pierre Pelouzet, qui dirige l’ensemble de la médiation. C’est grâce à ce système que nous avons pu mobiliser une dizaine de médiateurs supplémentaires en quinze jours, pour faire face à l’afflux de demandes. »

Les profils sont étonnamment divers. Arnaud Lafont est Saint-Cyrien et ancien officier de la Légion étrangère ; Roland Bonnepart, 68 ans, X-Ponts, ex-cadre dirigeant de la SNCF. Parmi les nouvelles recrues, Mercedes Neme, 66 ans, d’origine Argentine, devenue française par choix, a travaillé pendant trente ans à l’international chez EDF. « Au moment de la crise, j’étais confiné en Bretagne, observant la dégradation de l’économie, raconte-t-elle. Il fallait que je fasse quelque chose pour ce pays. J’ai envoyé un message à la médiation, avec laquelle j’étais déjà en contact. J’ai immédiatement été mobilisée. »

Boîte à outils bien remplie

La plupart de ces casques bleus du business ont suivi des formations, notamment au Centre de médiation et d’arbitrage, qui dépend de la chambre de commerce et d’industrie de Paris. Ils disposent surtout d’une boîte à outils bien remplie – des « ficelles » qu’ils se passent entre eux pour maintenir les fils du dialogue entre les « médiés ». « Je prends toujours un certain temps pour exposer la situation telle qu’elle m’a été rapportée par l’une puis par l’autre entreprise, précise Jean-François Lafaye, lui aussi bénévole. Bien souvent, cette explication permet à chacun de réaliser qu’il n’a pas en face de lui un sale type. » Autre ficelle : jouer les Colombo, « poser la question du couillon, selon les termes d’Arnaud Lafont. Celle à laquelle les protagonistes n’avaient pas pensé et qui ouvre la voie à une solution ». Rappeler que, si la médiation n’aboutit pas, les deux entreprises rentreront dans le temps long et incertain de la justice peut aussi débloquer les bonnes volontés.

Et si, officiellement, le médiateur jure qu’il n’est qu’écoute bienveillante et charitable, il lui arrive pourtant de hausser le ton. « Je vais lui chauffer les oreilles ; je remonte votre cas au ministère » : c’est la promesse faite par un médiateur à Renaud Dalençon, chef d’une PME spécialisée dans la ventilation, qu’un grand groupe de la restauration refusait de payer. « En quinze jours, j’étais réglé, avec des excuses », explique le patron. La médiation s’attend à devoir donner encore de la voix cet automne. Ce qui serait paradoxalement un bon signe, indiquant que les affaires reprennent, avec leur lot de frictions et de mécontentements.

Roger Trussardi, fonctionnaire de la Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (Direccte) à Clermont-Ferrand, n’en revient pas : « Avec la crise du Covid, le nombre de demande de médiation a explosé en Auvergne-Rhône-Alpes. Entre le 15 mars et le 2 juin, j’ai été sollicité sur 174 dossiers, alors que sur l’ensemble de 2019, on atteignait 150 deman­des. » Depuis dix ans qu’il travaille pour la médiation des entreprises, une cellule rattachée au ministère de l’Economie et des Finances, il n’a jamais connu une telle situation : « Jusqu’alors, j’y consacrais 20 % de mon temps. Aujourd’hui, la proportion est inversée : je me mobilise à 80 % pour la médiation et le reste pour mon rôle de commissaire aux restructurations. »

Forte implication locale

Demandes de soutien pour le règlement d’une facture par un grand groupe, le paiement d’une commande, l’étalement d’un loyer… Les saisines de la médiation ont commencé à bondir mi-mars, atteignant un pic à plus de 600 en avril, contre 60 avant la pandémie. Au cœur de l’été, le rythme restait soutenu, avec plus de 100 sai­sines hebdomadaires. « Les deman­des portent souvent sur des factu…



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