Higuita : "J'ai réussi quelque chose que ni Pelé, ni Maradona, ni Messi n'ont réussi"



À l’occasion de l’anniversaire de René Higuita le 27 août, retrouver l’interview que le légendaire gardien de but colombien avait accordée à FIFA.com avant la Coupe du Monde de la FIFA, Russie 2018™.

  • Higuita a joué une Coupe du Monde avec la Colombie : Italie 1990
  • Il évoque le but encaissé face à Roger Milla, éliminant la Colombie en quart
  • « Dans le football il n’y a pas de passé, juste un présent, et ce présent dure 90 minutes »

Le Colombien René Higuita n’est jamais passé inaperçu. Sur l’aire de jeu, c’était un gardien doté d’un style bien à lui, qui se caractérisait notamment par une bonne dose de prise de risque. Ce qui est sûr, c’est qu’il a marqué l’histoire de son poste.

Hors du terrain, ces qualités ont fait de lui un personnage extraverti, aux opinions à la fois fermes et tranchées. Dans ce domaine aussi, il possède un style bien particulier.

FIFA.com s’est entretenu avec lui au sujet de la façon qu’il avait de s’interposer, de son influence sur les gardiens d’aujourd’hui et des possibilités de la Colombie dans la Coupe du Monde de la FIFA, Russie 2018™.

René, malgré le fait d’avoir marqué une époque en tant que gardien, vous n’avez disputé que l’édition 1990. Quels souvenirs vous a laissé la Coupe du Monde dans votre carrière ?

De très bons souvenirs, car cette équipe a rattrapé beaucoup de temps perdu. Cela faisait 28 ans que la Colombie n’avait plus participé à un Mondial. Cela a donc marqué un retour à beaucoup de niveaux, aussi bien pour les joueurs que pour le pays. Ce fut le réveil du football colombien. Quand on va à une Coupe du Monde, on vit des choses d’une autre ampleur. C’est le sommet d’une carrière. Ce n’est pas la même chose de disputer des tournois internationaux avec un club de votre pays que la Coupe du Monde avec votre sélection..

On a vous a pointé comme responsable de l’élimination. Vous reparle-t-on souvent de ce but de Roger Milla en huitième de finale ?

À la fin de ma carrière, je comptabilisais beaucoup plus de choses positives que d’erreurs, et cette action contre le Cameroun en a été une. Mais il faut aussi prendre en compte qu’après avoir vu jouer René Higuita de cette façon, le règlement a changé. Il a été décidé que les gardiens devaient jouer au pied, au sens où si un coéquipier vous passe le ballon, vous n’avez pas le droit de le saisir à la main. Pelé, Maradona et Messi n’ont pas réussi ça. Et un jour arrive un Colombien qui dit en gros « voilà, c’est la règle Higuita, c’est comme ça que les gardiens doivent jouer ». Il y a eu des erreurs, bien sûr, mais c’était mon jeu. J’ai donné de l’importance et de la valeur au ballon.

Votre audace comportait des risques. En étiez-vous conscient ?

À ce moment-là (le 23 juin 1990, à Naples), nous perdions 1:0, donc nous étions obligés de tout risquer. Ça résume notre inexpérience. Si nous avions été menés 2:0, 3:0 ou 4:0, d’accord, mais là… Le problème, c’est quand Bernardo Redín marque le but du 2:1. Les médias, avec le recul, en ont conclu : « si Higuita ne se trompe pas, nous faisons match nul ». C’est injuste car dans le football il n’y a pas de passé, juste un présent, et ce présent est constitué des 90 minutes.

Quel est le mérite de Roger Milla sur cette action ?

Bien sûr, on voit une chose du dehors, et une autre de l’intérieur. Je me souviens que quand Luis Carlos Perea me donne le ballon, Milla me fonce dessus, comme pour faire faute, mais au lieu de cela, il contre le ballon. Il le contre ! Milla a la chance de marquer là le deuxième but, donc la réduction du score par Redín a mis encore plus en évidence mon erreur. Je n’en ai pas fait beaucoup, mais c’était mon poste et ma façon de jouer. Je proposais du football. Aujourd’hui, je m’éclaterais à jouer pour une équipe comme Barcelone, à donner le ballon au joueur le plus éloigné, à faire des une-deux, à trouver des joueurs libres… à pratiquer un football qui évolue sans arrêt.

D’où est venu le style Higuita ?

C’est quelque chose de naturel. À l’époque, on me disait que je copiais Hugo Gatti. Je me souviens avoir vu de bons gardiens quand j’allais au stade tout petit. Quand ils arrivaient sur le ballon avant l’attaquant, ils relançaient sur les côtés. Des gardiens excellents entre les montants. Je les regardais et je me disais : « ils ne peuvent pas jouer avec les pieds ? ». Si le ballon ne sort pas, alors il est en jeu, et s’il est en jeu, l’équipe a la possibilité de remonter le terrain pour aller marquer. Pourquoi prendre le risque de redonner le ballon à l’adversaire ? Je voyais le ballon comme un jouet, un cadeau de Noël qu’on vous donne en décembre et que vous ne voulez plus lâcher. Et si vous le lâchez, vous vous battez pour le reprendre. Moi, je ne voulais pas me battre pour le ballon, je voulais mon ballon. Et ensuite, je voulais en faire profiter l’équipe. C’était mon interprétation du football, et ça a fait changer le règlement.

Quels gardiens appréciez-vous actuellement ?​​

L’Allemand Manuel Neuer. Simple et sans bavure. Il vient, il joue, il aide son équipe. Excellent ! De nos jours, les gardiens doivent plus travailler leur jeu au pied, car c’est une obligation. C’est un fait, qui me permet de dire que j’ai fait des choses importantes, que les autres ont analysé et copié. Je me sens satisfait de ce que j’ai fait, même avec toutes les erreurs. Ce n’était pas pour le plaisir de faire le clown ou de mettre mon équipe en danger. Je sentais que c’était ce qu’il y avait de mieux à faire pour que mon équipe gagne.

James Rodriguez est-il le leader de la sélection colombienne actuelle ?

C’est un leader naturel. C’est pourquoi il est aujourd’hui le principal représentant de notre sélection et de notre pays, et nous le considérons comme tel. Il a réussi tout ça avec beaucoup de talent, d’humilité et de travail. C’est un joueur complet : il marque, il est très technique et c’est un joueur d’équipe. Il sait adresser un bon centre, mettre des buts, arriver par surprise. Il pourrait jouer dans n’importe quelle équipe au monde.

À quel joueur de votre génération pourriez-vous le comparer ?

Au Pibe Carlos Valderrama. On lui demandait de la vitesse, et il l’avait car il était rapide mentalement. C’est une des caractéristiques du football actuel. C’était le plus expérimenté : il avait joué en France, à une époque où les joueurs colombiens commençaient tout juste à s’expatrier. Après, le marché s’est ouvert et on a commencé à voir pas mal de Colombiens dans le monde entier.

Et David Ospina ? Qu’apporte-t-il dans les buts ?

Ospina fait partie de la colonne vertébrale de l’équipe, au même titre que James et Falcao. Il est bon au pied même si, de par le système, il n’a pas trop à sortir ou à prendre de risques. Quand il doit sortir, il le fait bien. Si les conditions sont réunies pour contrôler correctement le ballon, il faut ressortir proprement, au pied. Mais il faut aussi savoir dégager dans les tribunes. Tout compte. L’important est de ne pas encaisser de but. La sécurité, on l’obtient en allant créer le danger, en ayant le ballon. Il n’y a pas qu’une seule manière de défendre. Moi, j’avais la mienne.



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