Critique : Antigone | Critique Film


Canada : 2019
Titre original : –
Réalisation : Sophie Deraspe
Scénario : Sophie Deraspe
Interprètes : Nahéma Ricci, Rachida Oussaada, Nour Belkhiria
Distribution : Les Alchimistes
Durée : 1h49
Genre : Drame
Date de sortie : 2 septembre 2020

Antigone est le 4ème long métrage de fiction de la réalisatrice québécoise Sophie Deraspe. Les 3 premiers ne sont jamais sortis sur les écrans de l’hexagone. Avant le confinement, la sortie d’Antigone dans notre pays était programmée pour le 8 avril. Il ne faut donc pas voir dans l’avalanche de récompenses reçues par ce film lors des « Canadian Screen Awards » de mai dernier la raison pour laquelle les cinéphiles de notre pays vont enfin avoir la possibilité de se confronter à une œuvre de Sophie Deraspe. En tout cas, la très grande qualité de ce film nous fait regretter d’avoir (pour le moment, du moins !) manqué les 3 précédents.

Synopsis : Antigone est une adolescente brillante au parcours sans accroc. En aidant son frère à s’évader de prison, elle agit au nom de sa propre justice, celle de l’amour et la solidarité.
Désormais en marge de la loi des hommes, Antigone devient l’héroïne de toute une génération et pour les autorités, le symbole d’une rébellion à canaliser…

Une tragédie grecque dans le Canada d’aujourd’hui

Il faut un courage certain pour se lancer dans une nouvelle adaptation de l’Antigone de Sophocle. Pensez donc, le théâtre en a déjà connu plusieurs, dont celles de Jean Cocteau, de Jean Anouilh et de Bertold Brecht, le cinéma aussi, dont celle de Yórgos Tzavéllas et celle de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet. L’adaptation de Sophie Deraspe se déroule dans le Québec contemporain, au sein d’une famille d’origine kabyle installée depuis plus de 10 ans au Canada, une famille dont les membres n’ont pas la citoyenneté canadienne mais jouissent du statut de résidents permanents. Dans ces conditions, Il faut presque une forme d’inconscience pour oser continuer à donner aux personnages de son film les prénoms habituels de cette tragédie. C’est ainsi que, dans le film de Sophie Deraspe, on retrouve des personnages s’appelant Antigone, Ménécée, Ismène, Polynice, Étéocle et Hémon : Antigone est une très jeune fille qui, après l’assassinat de ses parents en Algérie, est arrivée au Canada à l’âge de 3 ans, avec sa grand-mère Ménécée, sa sœur Ismène et ses frères Polynice et Étéocle. Ici, Hémon n’est pas son cousin : il s’agit d’un canadien pur jus, camarade de classe d’Antigone et amoureux d’elle et, par ailleurs, fils d’un homme politique. Au fil des années, l’intégration de la famille kabyle dans son nouveau pays s’est plutôt bien déroulée, surtout en ce qui concerne les deux sœurs : Ismène travaille dans un salon de coiffure et aspire à une vie « normale » qui la verrait se marier, avoir des enfants et ouvrir son propre salon de coiffure ; quant à Antigone, c’est une élève brillante. L’intégration s’est plutôt bien déroulée, jusqu’au jour où Polynice est victime d’une bavure policière, jusqu’au jour où, dans la foulée, Étéocle est arrêté et accusé d’assaut sur un policier. Comme il a déjà eu quelques soucis avec la justice et qu’il est devenu majeur, une extradition vers son pays d’origine semble inéluctable.  Certes, les activités des deux frères n’étaient pas toujours très nettes, mais, pour Antigone, tous ces faits relèvent de l’injustice la plus incontestable et elle est prête à tout pour « sauver » son frère. Prête à enfreindre la loi, prête à recommencer : « J’ai enfreint la loi mais je recommencerais demain. Car mon cœur me dit d’aider mon frère » lance-t-elle à la sortie du tribunal. A Christian, le père de Hémon, qui lui demande comment elle fait pour aimer son frère, elle répond : « Je l’aime, c’est tout ».

Une adaptation très réussie

L’injustice. Nous avons tous, un jour ou l’autre, connu ce sentiment, nous concernant, concernant un proche ou une proche, concernant une personne ou un groupe de personnes qu’on ne connait pas. Il est remarquable qu’on ressent souvent avec encore plus de force les injustices ne nous concernant pas directement ! Celle contre laquelle Antigone décide de se battre concerne avant tout ses frères, Polynice injustement victime d’une bavure policière, Étéocle injustement traduit devant la justice. Toutefois, il n’est pas interdit de voir dans le film de Sophie Deraspe l’évocation d’un combat contre une injustice beaucoup plus large, celle qui touche les immigrés qui, même lorsqu’ils sont accueillis de façon décente dans un autre pays, ne jouissent pas de l’intégralité des droits accordés aux nationaux. Face à l’injustice, Antigone devient une combattante sincère, intransigeante, acharnée, opiniâtre, elle pour qui on doit s’opposer à la loi lorsqu’elle se révèle inéquitable.

Depuis sa lecture, à l’âge de 20 ans, de l’Antigone d’Anouilh et de l’Antigone de Sophocle, Sophie Deraspe savait qu’un jour ou l’autre elle se replongerait dans ce thème, d’une façon ou d’une autre. La lecture d’une interview a renforcé cette intuition, celle d’une sœur de Fredy Villanueva, un jeune homme originaire du Honduras, abattu par un policier, le 9 août 2008, dans un parc de Montréal-Nord. Voyant dans cette sœur une Antigone contemporaine, assoiffée de justice et d’amour familial, elle a progressivement construit l’histoire qu’elle nous propose aujourd’hui. Une histoire qui, bien sûr, s’écarte (un peu) de l’histoire originelle. L’écart le plus important réside dans le fait que Polynice est tué par un policier et non par son frère Étéocle. Sinon, c’est de façon magistrale que Sophie Deraspe a transposé certains éléments de la Grèce antique dans notre époque. C’est ainsi que la figure royale de Créon, celle qui représente l’autorité, se retrouve partagée entre la police, les magistrats et la figure paternelle de Christian, le père d’Hémon. Quant aux interventions du  traditionnel chœur de la tragédie grecque, elles sont remplacées avec brio par celles des réseaux sociaux qui, pour la réalisatrice, « sont désormais le murmure de la cité. Ils prennent position au fur et à mesure que l’histoire avance, commentent les faits, les tordent parfois, ou s’en inspirent ».

Des choix réussis

Directrice de la photographie de son propre film, Sophie Deraspe a tenu à ce que l’on distingue visuellement les espaces intimes des espaces sociaux liés à l’autorité. C’est ainsi que le poste de police, le palais de justice et la prison, ces lieux impersonnels dans lesquels s’exprime une fonction, sont traités de façon froide alors que l’appartement familial d’Antigone, le garage d’Hémon et le jardin, lieu de rencontre d’Antigone et d’Hémon, sont empreints de beaucoup de chaleur et ont droit à des couleurs vives. Par ailleurs, dans une recherche d’universalité, Sophie Deraspe a choisi d’émailler son film de musiques provenant de différentes époques, de différents styles, de différents pays : Idir, Debussy, Rap, le thème du « p’tit bonheur » de Félix Leclerc sur des sonneries de téléphone portable.

Avec la jeune comédienne Nahéma Ricci, née à Montréal et aux origines franco-tunisiennes, la réalisatrice a trouvé l’interprète idéale de son Antigone : dès la scène d’ouverture, une scène d’interrogatoire qu’on a tendance à prendre pour l’audition d’une comédienne en vue d’un rôle, on sent la sincérité qui l’anime, on flaire la force qui l’anime malgré son physique plutôt frêle. A ses côtés, on retrouve Antoine Desrochers, déjà vu, entre autres, chez Dolan et dans Jeune Juliette, toujours très juste dans le rôle d’Hémon, ainsi que Paul Doucet,  dans le rôle de Christian. Les autres comédiens et comédiennes ne jouissent pas d’une grande notoriété dans notre pays, mais leur jeu, sous la houlette de Sophie Deraspe, correspond tout à fait à l’atmosphère du film. On remarque tout particulièrement Rachida Oussaada qui, à près de 60 ans, fait ses premiers pas au cinéma dans le rôle de Ménécée, la grand-mère. Tous ces comédiens, toutes ces comédiennes contribuent à faire de Antigone un film qui se place indéniablement très, très haut parmi les films sortis en 2020.

 

Conclusion

Il serait profondément injuste que la frilosité de trop nombreux spectateurs pour réinvestir les salles de cinéma nuise au succès de cet excellent film canadien dont le thème est justement … l’injustice ! Face à ce qui est pour nous, spectateurs hexagonaux, la découverte d’une réalisatrice de grand talent, on est en droit de questionner les distributeurs : qu’attendez vous pour nous faire connaître les films précédents de Sophie Deraspe ?



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