Critique : Family Romance, LLC


Family Romance, LLC

Etats-Unis: 2019
Titre original : –
Réalisation : Werner Herzog
Scénario : Werner Herzog
Interprètes : Yuichi Ishii, Mahiro Tanimoto
Distribution : Nour Films
Durée : 1h29
Genre : Drame
Date de sortie : 19 août 2020

Werner Herzog est un des représentants majeurs du Nouveau cinéma allemand, ce courant cinématographique qui est apparu au milieu des années 60. C’est en 1968 qu’est sorti Signes de vie, son premier long métrage. Très intéressé par d’autres cultures que celles de l’Europe de l’ouest, il n’avait pour autant jamais tourné au Japon. C’est chose faite avec Family Romance, LLC, un film en total accord avec la personnalité de Werner Herzog : film répertorié comme film de fiction mais très proche d’un documentaire pour un réalisateur qui, tout au long de sa carrière, n’a jamais cessé d’alterner films de fictions et films documentaires. Family Romance, LLC a été présenté en séance spéciale au Festival de Cannes 2019.

Synopsis : Perdu dans la foule de Tokyo, un homme a rendez-vous avec Mahiro, sa fille de douze ans qu’il n’a pas vue depuis des années. La rencontre est d’abord froide, mais ils promettent de se retrouver. Ce que Mahiro ne sait pas, c’est que son “père” est en réalité un acteur de la société Family Romance, engagé par sa mère.

La location de « proches »

Qu’elles sont émouvantes et visuellement magnifiques, les premières images de Family Romance, LLC ? Dans un parc de Tokyo, des allées de sakura en fleurs, ces fameux cerisiers ornementaux du Japon, les reflets de ces sakura dans l’eau d’un lac, un homme et une jeune adolescente de 12 ans qui font connaissance. Il s’agit d’un père qui rencontre sa fille qu’à la suite d’un divorce il n’a pas vu depuis plus de 10 ans. Sauf que … Sauf que la scène suivante nous apprend que cet homme, Yuichi, n’est pas le père de Mahiro, la jeune adolescente : il travaille chez « Family Romance » et il a été engagé par la mère de Mahiro pour jouer le rôle de ce père que Mahiro n’a pratiquement jamais connu. « Family Romance », une société spécialisée dans la location de « proches » à des gens qui, pour un motif quelconque, ont besoin à leur côté d’un parent, d’un ou de plusieurs amis, d’une fiancée, d’un ou de plusieurs collègues, etc., en résumé d’une ou de plusieurs personnes pour un temps déterminé ou pas. C’est ainsi que, si la suite du film continue de nous intéresser à la relation entre Mahiro, sa mère et son faux père, il nous convie aussi à autres prestations réalisées par Yuichi et d’autres « acteurs » de « Family Romance »: le remplacement d’un père alcoolique pour le mariage de sa fille, la mise en scène organisée pour faire revivre à une ancienne gagnante du loto le moment extraordinaire qu’elle a vécu quand elle a appris la somme énorme qu’elle avait gagnée, une prestation d’employé des chemins de fer fautif afin d’éviter des sanctions au vrai fautif, jouer le rôle d’un ami accompagnant une jeune femme allant consulter une oracle, former un groupe de paparazzi dans le but de faire mousser une jeune femme sur les réseaux sociaux.

A côté de ces épisodes, Werner Herzog profite du contexte pour nous éclairer, à sa façon, sur le Japon contemporain. Un pays qui, avec ces sociétés de location de « proches », s’efforce donc de combattre, moyennant finances, un sentiment ou une réalité de grande solitude chez de nombreux citoyens, mais qu’il montre comme faisant également appel à des contacts avec l’invisible, en recourant à des oracles ou à des cabines téléphoniques connectées à l’invisible, dans lesquelles les gens peuvent se rendre pour parler aux âmes des défunts. Un pays entre respect des traditions et grande modernité, comme cet hôtel dont le personnel d’accueil et les poissons du grand bocal sont composés de robots, une solution qui intéresse Yuichi quant à l’avenir de sa société. Un pays dans lequel la ponctualité semble érigée en vertu cardinale, un train ayant plus de 50 secondes de retard présentant le grave défaut d’entraîner des répercussions sur l’ensemble du réseau, mais un train partant en avance de 20 secondes ayant des conséquences encore plus graves, au point de nécessiter une page entière d’excuses publiques dans la presse.

Tourné dans le cadre d’une véritable entreprise de location de « proches »

C’est Roc Morin, un ancien élève américain de la Rogue Film School, créée par Werner Herzog, qui a soumis au réalisateur allemand un article du magazine « The Atlantic » qui traitait de l’entreprise intitulée « Family Romance » au Japon. Un sujet qui a aussitôt éveillé l’intérêt de Werner Herzog et qu’il aurait bien vu pris en compte par Roc Morin. Face aux hésitations de ce dernier, il a été finalement décidé que le film serait écrit et réalisé par Werner Herzog tout en étant produit par Roc Morin. Ce qui explique que ce film réalisé au Japon par un allemand est considéré comme étant un film américain ! Après avoir choisi de réaliser un film de fiction plutôt qu’un documentaire, Herzog a souhaité rencontrer Yiuchi Ishii, le fondateur de « Family Romance », afin d’être renseigné par lui sur le type de situations vécues par sa société et d’être aidé pour le casting qu’il souhaitait faire parmi les 800 « comédiens » employés par l’agence. Des comédiens choisis par les clients sur des critères d’âge et de physique, qui ne sont jamais autorisés à prendre plus de cinq rôles en simultané et qui ne doivent pas chercher à s’attacher. De cette rencontre est ressortie une évidence : l’interprète du rôle principal ne pouvait qu’être Yiuchi Ishii en personne ! Quant à Mahiro Tanimoto, l’interprète de la jeune adolescente de 12 ans, c’est presque par hasard qu’elle s’est imposée à Werner Herzog alors, qu’au départ, il recherchait un jeune garçon de huit ou neuf ans, ou deux frères.

Un tournage souvent à l’arrache

Film à mi-chemin entre fiction et documentaire, Family Romance, LLC (LLC pour Limited Liability Company), a été tourné sur deux périodes d’une semaine chacune : la première, en avril 2018, lorsque les cerisiers sont en fleurs, la seconde, en août 2018, durant une canicule historique au Japon. Pas d’éclairage, aucun accessoire à l’exception d’un drone permettant d’esthétiser le film, tout particulièrement dans la scène d’ouverture, Werner Herzog à la caméra, parfois aidé pour le son par Roc Morin ou Simon Herzog, fils du réalisateur. Bien souvent, le tournage se faisait sans les autorisations nécessaires, bien souvent, il s’est avéré impossible, de ce fait, de procéder à des répétitions avant le tournage, effectué dans ces cas là en une seule prise. Au bout du compte, seulement 350 minutes de rushes, ce qui est très peu pour une fiction de 90 minutes. Malgré tout, le talent de Werner Herzog lui a permis de nous gratifier de très beaux plans séquence, pleins de naturel et de spontanéité.

Dans cette fiction tournée comme un documentaire, le réalisateur continue sa recherche du réel, avec des dialogues qui donnent une part importante à l’improvisation, tout en n’étant pas dupe du fait que le cinéma comporte toujours, inéluctablement, une part de simulacre. Manifestement, Werner Herzog a été surpris par ce qu’est devenue la société japonaise, une société aseptisée dont la chaleur humaine semble absente, une société dans laquelle on peut acheter des amis pour meubler sa solitude, une société dans laquelle des robots remplacent petit à petit des êtres humains. D’une façon élégante, il a cherché à faire réfléchir cette société (et la nôtre !) à son avenir en amenant Yuichi Ishii, le patron de « Family Romance », à s’attacher de plus en plus à Mahiro, sa fausse fille, un sentiment d’attachement partagé par  celle-ci et par sa mère, à se demander aussi si les membres de sa famille ne sont pas des comédiens jouant à être sa femme et ses enfants.

Conclusion

Family Romance, LLC a toutes les apparences d’un film mineur dans la carrière de Werner Herzog, mais ce n’est pas un film mineur. Dans sa première réalisation au Japon, il mélange fiction et documentaire pour faire réfléchir le spectateur sur l’avenir d’une société japonaise dont la chaleur humaine semble être de plus en plus aux abonnés absents. Sujet mineur, d’après vous, quand on voit comment évolue, trop souvent, notre société ?



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