Critique : The perfect candidate


The perfect candidate

Allemagne, Arabie Saoudite : 2019
Titre original : –
Réalisation : Haifaa Al-Mansour
Scénario : Haifaa Al-Mansour, Brad Niemann
Interprètes : Mila Alzahrani, Dae Al Hilali, Khalid Abdulrhim
Distribution : Le Pacte
Durée : 1h44
Genre : Drame
Date de sortie : 12 août 2020

Le 31 août 2012 a eu lieu à Venise une page de l’histoire du cinéma : la première projection publique, dans le cadre de la Mostra de Venise, du premier long métrage officiel produit en Arabie Saoudite. Un film, qui plus est, réalisé par une femme dans un pays dans lequel la condition féminine est catastrophique et qui, à l’époque, n’était doté d’aucune salle de cinéma. Un film qui, au travers de l’histoire d’une jeune adolescente de 12 ans rêvant d’acquérir un vélo pour faire la course avec son copain, nous racontait beaucoup de choses sur l’Arabie Saoudite et, en particulier, les difficultés énormes vécues par les femmes dans ce pays. Le succès rencontré par ce film un peu partout dans le monde a permis à Haifaa Al-Mansour, sa réalisatrice, de se frotter à des débuts de carrière en Europe et aux Etats-Unis avec Mary Shelley et Une femme de tête. Avec The perfect candidate, c’est le retour au pays, avec un film qui montre à la fois qu’un début de changement s’est opéré en Arabie Saoudite mais que la route est encore longue avant d’arriver à une situation pouvant être considérée comme, au minimum, acceptable en ce qui concerne les conditions de vie de la population féminine. C’est de nouveau à Venise que ce film a été projeté pour la première fois en public.

Synopsis : Maryam est médecin dans la clinique d’une petite ville d’Arabie saoudite.
Alors qu’elle veut se rendre à Riyad pour candidater à un poste de chirurgien dans un grand hôpital, elle se voit refuser le droit de prendre l’avion.
Célibataire, il lui faut une autorisation à jour signée de son père, malheureusement absent.
Révoltée par cette interdiction de voyager, elle décide de se présenter aux élections municipales de sa ville.
Mais comment une femme peut-elle faire campagne dans ce pays ?

Une femme médecin en Arabie Saoudite

A la vision des premières images de The perfect candidate, on peut avoir une pensée pour de nombreux saoudiens mâles décédés avant le 24 juin 2018, date de la promulgation de la loi levant l’interdiction faite aux femmes de conduire en Arabie Saoudite, et les imaginer en train de se retourner dans leur tombe ! Pensez donc : on y voit une femme saoudienne en train de conduire une automobile ! De leur vivant, un tel acte constituait un crime en Arabie Saoudite. La femme qui conduit cette voiture, c’est Maryam Abdelaziz Al Saffan, la trentaine, célibataire, médecin dans une clinique d’une ville de province. Une profession très éloignée de celle de ses parents, sa mère, décédée, ayant été chanteuse, son père étant lui un chanteur et un joueur de oud réputé. Maryam a deux sœurs plus jeunes qu’elle, Sara, la plus jeune, et Selma, photographe spécialisée dans les mariages, des célébrations dans lesquelles les femmes sont séparées des hommes mais qui permettent de constater l’excellente ambiance que les femmes savent entretenir entre elles, cheveux libérés, rires de rigueur, lorsqu’elles sont débarrassées de la tutelle masculine. Telle qu’elle est présentée au début du film, Maryam n’a rien d’une féministe pure et dure et le port du niqab ne semble pas lui poser de problème. Par contre, c’est une femme à la répartie facile, une femme qui ne se laisse pas faire et qui, comme ses sœurs, regrette que la position d’artistes de ses parents fasse que les hommes ne se précipitent pas pour les demander en mariage. Par ailleurs, Maryam a un objectif de carrière : obtenir un poste de médecin à Riyad, la capitale et la poursuite de ce rêve passe, pense-t-elle, par sa participation à un forum qui va avoir lieu à Dubaï juste après l’Aïd et qui lui permettrait de côtoyer le Docteur Khaled dont elle sait qu’il est à la recherche de jeunes médecins pour les hôpitaux de Riyad. Ce rêve ne l’empêche pas de penser à sa clinique et aux patients qui y viennent, souvent dans l’urgence, et elle se désespère de l’état déplorable de la route d’accès.

Un état des lieux partiel de l’Arabie Saoudite

Grace à son talent, tant dans la mise en scène que dans le montage, Haifaa Al-Mansour arrive à nous passionner pour l’histoire de Maryam tout en nous présentant de façon quasi documentaire, avec une grande précision, la situation actuelle des femmes et celle des artistes dans la société saoudienne. Actuelle ? Pas totalement car, comme le dit la réalisatrice, « le changement évolue à une telle vitesse qu’il est difficile de suivre le rythme ». C’est ainsi qu’un ressort capital du film a été très récemment frappé d’obsolescence : lorsque Maryam veut prendre l’avion pour se rendre à Dubaï, on prend conscience qu’elle a besoin d’un document prouvant l’assentiment de son tuteur, forcément de sexe masculin, qui serait son mari si elle était mariée mais qui se trouve être son père puisqu’elle est célibataire. Pas de chance : elle a bien ce document, mais sous forme papier, et le nouveau système informatique de l’aéroport ne peut plus prendre en compte un tel document. Ce petit détail va déclencher une série d’événements transformant Maryam de « perfect candidate » pour un poste de médecin à Riyad en « perfect candidate » pour les élections municipales tout proches. Eh bien, depuis le 2 août 2019, un décret royal autorise les femmes de plus de 21 ans à se rendre à l’étranger sans avoir besoin de l’assentiment d’un tuteur. Conclusion : une femme saoudienne qui conduit une voiture, une femme saoudienne qui a toujours besoin de l’assentiment d’un tuteur pour voyager à l’étranger, la situation temporelle du film ne peut se situer qu’entre le 24 juin 2018 et le 2 août 2019 ! Toutefois, quand on suit la campagne électorale de Maryam, on constate que si les choses évoluent vite en Arabie Saoudite, la marge de progression est toujours très importante. C’est ainsi que si des droits de vote et d’éligibilité ont été accordés aux femmes en 2011, les candidates n’ont le droit de s’exprimer devant un auditoire masculin que si elles sont cachées derrière une cloison ou en passant par un porte-parole masculin. A noter que c’est en décembre 2015 que ces droits ont pu s’exercer pour la première fois, lors des élections municipales : 130 600 femmes se sont inscrites sur les listes électorales contre 1,35 million d’hommes, 5938 candidatures d’hommes et 978 candidatures de femmes ont été validées. Au bout du compte, les femmes ont remporté moins de 1% des 2 106 sièges à pourvoir dans les 284 conseils municipaux : on est encore loin de la parité !

Bien entendu, le rôle des hommes par rapport aux femmes dans la vie de tous les jours est un élément important, élément dont Haifaa Al-Mansour nous montre un certain nombre d’exemples, de Abu Musa, un vieil homme qui arrive blessé dans la clinique où travaille Maryam et qui refuse d’être soigné, d’être touché par une femme (« Obéissez à une femme, vous allez droit dans le mur », éructe-t-il !) à Omar, son fils, qui ne va pas hésiter à aider Maryam lors de sa campagne électorale, en passant par le Docteur Ghazi qui intime l’ordre de laisser Abu Musa entre les mains des infirmiers, sous prétexte qu’il sera ainsi plus à l’aise, quand bien même les infirmiers sont incapables de faire un bon diagnostic. Quant à Abdulaziz, le père de Maryam, Selma et Sara, c’est un homme qui souffre de sa condition de veuf, c’est manifestement un père aimant et plutôt ouvert même si sa santé psychologique semble souffrir de voir sa fille ainée se présenter à une élection. Sa profession de chanteur et de musicien est utilisée par Haifaa Al-Mansour pour montrer que, parallèlement à l’évolution de la situation des femmes, la façon dont les arts sont perçus est également en train d’évoluer en Arabie Saoudite. C’est ainsi que, pour la première fois, le petit groupe de musiciens mené par Abdulaziz est autorisé à entreprendre une tournée dans le pays et qu’un orchestre national est sur le point d’être créé. Les chansons que l’on entend au cours de cette tournée montrent le paradoxe dans lequel ce pays, comme beaucoup d’autres (tous ?), est engoncé depuis la nuit des temps : dans ce pays dans lequel la situation de la femme a longtemps été du niveau de celle des animaux domestiques, ce ne sont que chansons d’amour à la gloire de la femme, si belle, si douce, si aimante.

L’équipe du film

Depuis Wadjda, une autre « révolution » est intervenue, une « révolution » que The perfect candidate ne montre pas mais dont le film a bénéficié : celle qui touche le monde du cinéma. C’est ainsi que, lors du tournage de Wadjda, Haifaa Al-Mansour avait dû diriger certaines scènes depuis une camionnette, le fait de se mélanger avec les hommes présents sur le plateau n’étant pas possible. Ce temps là est, heureusement, révolu ! Par ailleurs, de nombreuses salles de cinéma ont ouvert dans le pays alors qu’il n’y en avait aucune à l’époque de Wadjda. Quant aux nombreux techniciens que le tournage d’un film requiert, l’Arabie Saoudite est encore pauvre en la matière mais l’espoir est grand de pouvoir assez vite réaliser un long métrage en ne faisant appel qu’à des techniciens locaux. En attendant, la coproduction du film avec l’Allemagne a permis de constituer une équipe mixte saoudiens/allemands dans laquelle deux postes importants étaient tenus par des allemands : la photographie, poste tenu par Patrick Orth, le Directeur de la photographie de Toni Erdmann, et le montage, poste tenu par Andreas Wodraschke, déjà présent sur Wadjda.

En parallèle, trouver des comédiens et, surtout, des comédiennes, s’est avéré moins difficile pour Haifaa Al-Mansour qu’il y a 8 ans. Mila Alzahrani, l’interprète de Maryam, a aujourd’hui 4 ans d’expérience en tant que comédienne. Elle apprécie particulièrement les rôles anticonformistes et elle est devenue une star dans son pays en interprétant le rôle d’une championne de boxe dans la série TV saoudienne Boxing Girls. Dae Al Hilali, connue également sous le patronyme de Dhay, l’interprète de Selma, est bien connue en tant qu’influenceuse sur les médias sociaux, tout en étant une interprète reconnue dans des productions télévisuelles locales. Quant à Khalid Abdulrhim, qui fait ici ses débuts au cinéma, il interprète le rôle de Abdulaziz et on le voit à plusieurs reprises chanter et jouer du oud. Pas étonnant puisqu’il s’agit d’une figure importante de la scène musicale de l’Arabie Saoudite.

Conclusion

Huit ans après Wadjda, Haifaa Al-Mansour, de retour en Arabie Saoudite, nous présente un état des lieux partiel d’un pays en pleine évolution. Attention : son film n’est pas du tout un panégyrique aveugle de la politique menée par Mohammed ben Salmane dans ce pays, c’est une peinture lucide des deux domaines que la réalisatrice a choisi de traiter, la situation de la femme et le domaine de l’art. En suivant ce film passionnant et important, on constate certes que des progrès notables ont été obtenus face aux autorités religieuses tant pour les femmes que pour les artistes, mais on constate aussi que, même dans ces domaines, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. Quant aux autres domaines, démocratie, utilisation de la torture, etc., on espère qu’un jour, Haifa Al-Mansour aura la possibilité et le courage de nous en parler. A moins que ce soit une autre réalisatrice ou un autre réalisateur !



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