les petites provocations de Darmanin à l’Assemblée


Interrogé mardi 28 juillet par la commission des Lois de l’Assemblée nationale, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a multiplié les petites phrases en répondant aux députés sur plusieurs polémiques récentes ayant trait au maintien de l’ordre.

Réfutant la pertinence de l’expression « violences policières », le nouveau locataire de la Place Beauvau a notamment prétendu « s’étouffer » à chaque fois qu’il entend ces deux mots, « antinomiques » selon lui, semant l’incrédulité et la colère sur les réseaux sociaux. La sœur et l’avocat de la famille de Cédric Chouviat, livreur mort asphyxié lors de son interpellation en janvier dernier, ont notamment dénoncé ces propos, demandant des excuses au ministre. Mais Gérald Darmanin s’est également distingué par plusieurs justifications un rien cavalières. Florilège.

« Quand j’entends “violences policières”, je m’étouffe » : Darmanin scandalise la famille Chouviat

  • Le terme « ensauvagement », un « parler vrai »

Dans une interview vendredi au « Figaro », le ministre de l’Intérieur disait vouloir « stopper l’ensauvagement d’une certaine partie de la société ». L’usage du terme « ensauvagement » a ému, tant il est connoté par son usage par l’extrême droite, de Marine Le Pen à Jordan Bardella, depuis plusieurs années. Une polémique qui rappelle celle née après les propos d’un lointain prédécesseur de Gérald Darmanin à Beauvau, Jean-Pierre Chevènement, qui avait qualifié en 1999 les mineurs délinquants récidivistes de « sauvageons ».

Lundi, sa collègue Barbara Pompili, ministre de la Transition écologique, a dénoncé l’usage de cette expression en l’accusant indirectement de « monter les Français les uns contre les autres »« Il n’y a pas de sauvages en France, il n’y a que des citoyens », a renchéri le député LREM Sacha Houlié mardi face au ministre en commission des Lois, comme le rapporte « Libération », déplorant « une sémantique qui nous écarte de la promesse de réconciliation faite aux Français ».

Barbara Pompili critique l’emploi du mot « ensauvagement » par Gérald Darmanin

Face à la commission, Gérald Darmanin n’en a, lui, pas démordu : « J’ai lu dans la presse que le mot que j’ai employé avait un lien avec sauvage, donc avec immigration, donc avec ethnicisation. Je suis à cent mille lieues de cela », a-t-il plaidé. Face à l’usage politique qui avait déjà été fait de ce terme, il s’est défendu d’« ethniciser le débat », affirmant simplement utiliser un terme que tout le monde peut comprendre. « Ma mère, mon boulanger comprennent “ensauvagement », a-t-il plaidé.

Non sans malice, il a ensuite rappelé aux députés que le terme « ensauvagement » avait été récemment utilisé par… le président de l’Assemblée nationale lui-même, Richard Ferrand. Sur Radio J en mars 2019, le député LREM avait en effet cité cette phrase de l’historienne Mona Ozouf : « L’ensauvagement des mots précède toujours l’ensauvagement des actes. »

Sauf que cette phrase, tirée d’un entretien donné au magazine « Zadig », ne s’appliquait pas à la société française actuelle mais au nazisme : l’historienne conseillait en effet de relire l’ouvrage « LTI. La langue du IIIe Reich » du philologue Victor Klemperer, célèbre essai sur la manipulation du langage par la propagande nazie. « A cent mille lieux », pour reprendre les mots de Gérald Darmanin, des tragiques faits divers qui l’ont poussé à employer de nouveau cette expression.

  • « Quand j’entends le mot “violences policières”, je m’étouffe »

Si le mot « ensauvagement » ne choque pas le ministre de l’Intérieur, une autre expression semble en revanche lui provoquer une brutale réaction physiologique : « Quand j’entends le mot violences policières, je m’étouffe », a-t-il asséné devant la commission. Dans le contexte des derniers mois, ce choix de mots malheureux n’est pas passé inaperçu.

« J’étouffe » est en effet le dernier mot, prononcé à sept reprises par Cedric Chouviat, livreur mort asphyxié lors d’un contrôle de police. Sur Twitter, sa sœur Cynthia Chouviat s’est émue de ce vocabulaire malvenu : « Mais quelle honte, Monsieur Darmanin. Vous vous étouffez ? » a-t-elle écrit.

« Nous attendons vos excuses et surtout une réponse positive à notre demande de suspension en attente de procès. »

Réaction très dure également de l’avocat de la famille de Cédric Chouviat : « Vous venez, Monsieur Darmanin, de dépasser toutes les limites de la décence, écrit Arié Alimi. Vous m’étiez indifférent. Plus maintenant. À bientôt sous d’autres auspices. »

  • Le lanceur d’alerte du tribunal de Paris bientôt sanctionné ?

Lundi, le site Streetpress a relayé le témoignage du brigadier-chef Amar Benmohamed qui dénonçait des actes de racisme et de maltraitance au tribunal de Paris et déplorait le manque de réaction de sa hiérarchie, qu’il avait alertée à plusieurs reprises.

Insultes racistes, privations de nourriture… Des policiers accusés de maltraitance au tribunal de Paris

Face à la commission des Lois, Gérald Darmanin s’est lui aussi demandé pourquoi les sanctions proposées par l’IGPN dans le cadre d’une enquête ne sont « pas encore mises en place ». Mais il s’en est aussi pris au brigadier-chef, estimant qu’il lui est aussi « un peu reproché » d’avoir dénoncé ses collègues « avec retard » et évoquant des sanctions de l’IGPN qui planeraient sur lui.

« Visiblement, le ministre de l’Intérieur veut s’en prendre à un lanceur d’alerte. On voit mal comment il pourrait y avoir une proposition de sanction » contre Amar Benmohamed « sans son audition par l’IGPN en qualité de mis en cause », a réagi l’avocat du brigadier-chef, qui se trouve être également Me Arié Alimi.

  • La « violence légitime » de la police

D’autres internautes ont également relevé une approximation de Gérald Darmanin, qui explique, pour justifier son désaccord avec l’expression « violences policières », que « la police exerce une violence, certes, mais une violence légitime, c’est vieux comme Max Weber ».

Le concept de « monopole de la violence légitime », régulièrement brandi pour minimiser les bavures des forces de l’ordre, trouve sa source dans l’ouvrage « le Savant et le politique », tiré de conférences du sociologue allemand Max Weber en 1917 et 1919. Sauf que selon Max Weber, ce n’est pas la police qui détient le monopole de la violence légitime, mais l’Etat : du point de vue sociologique, développe Weber, le propre de l’État se caractérise dans le fait qu’il est le seul groupement politique à bénéficier, sur son territoire, de la « violence physique légitime ».

« Contresens récurrent sur Weber : lorsqu’il déclare que l’Etat a le monopole de la violence légitime, c’est descriptif et non prescriptif », explique la maîtresse de conférence Laélia Véron sur Twitter. « Il constate que l’étatisation des sociétés va avec le monopole croissant, par l’Etat, de la violence considérée comme légitime. »

  • Les policiers filmés comme dans « Black Mirror »

Dans son intervention, le ministre a toutefois reconnu que la violence dont fait usage la police doit être « proportionnelle » et « encadrée », estimant que les dérives devaient être sanctionnées.

Pourquoi nommer Darmanin à l’Intérieur est une faute politique

Mais il s’est aussi indigné de la « pression constante » qui pèse sur les policiers pendant les interventions :

« On leur met un portable à 5 centimètres de leur visage. Au lieu de les soutenir, les gens s’agglutinent et les filment comme dans un mauvais épisode de “Black Mirror », a-t-il regretté.

Cette référence à la série dystopique, qui dénonce le cauchemar de l’irruption technologique dans nos vies, n’a, là encore, pas laissé indifférent de nombreux internautes. « Pour moi le mauvaise épisode de Black Mirror”, c’est quand le ministre de l’Intérieur est soupçonné de viol, qu’il reconnaît avoir profité de sa situation mais qu’elle était consentante, qu’il véhicule la culture du viol et que le président le garde après une discussion d’homme à homme », ironise un instituteur et militant de Génération.s sur Twitter.

M. F. et T. V.





nouvelobs

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