Tostao : "Maradona, Messi et Cristiano ne sont pas au niveau de Pelé"



  • Tostao évoque les raisons de son dribble sur Bobby Moore à Mexique 1970
  • Il nous explique pourquoi il a disputé les 20 dernières minutes de la finale en pleurant
  • Il compare Maradona, Messi, Cristiano et Pelé

« J’ai participé à de nombreuses opérations liées à des décollements de la rétine », nous confie le docteur Alice R. McPherson. « Les patients me demandaient toujours : ‘Est-ce que je vais recouvrer la vue ?’ Mais ce monsieur pas comme les autres m’a dit : ‘Est-ce que je vais pouvoir participer à la Coupe du Monde ?’ »

Nous sommes à la fin de l’année 1969 et ce que cette ancienne élève d’Harvard ignore, c’est que son patient deviendra lui-même docteur. Mais, pour l’heure, il est avant tout l’homme providentiel du Brésil, celui dont le rôle va consister à disséquer les défenses adverses à coups de passes tranchantes comme des scalpels.

La Petite Pièce de Monnaie est alors au sommet de son art. Grâce à son métronome, Cruzeiro a empêché le Santos de Pelé d’enlever un sixième titre de champion du Brésil consécutif. Tout le pays se souvient encore de cette victoire 9-4 (sur l’ensemble des deux manches). De plus, Tostao a terminé meilleur buteur des qualifications sud-américaines pour la neuvième Coupe du Monde de la FIFA™, avec dix buts en six matches.

Alors que l’avenir semblait lui appartenir, l’international brésilien a bien failli tout perdre en une seconde. Un dégagement de Ditao, la sentinelle des Corinthians, vient s’écraser sur son œil gauche et lui décolle la rétine. Cette blessure obligera Tostao à prendre sa retraite à 26 ans, pour se tourner vers une carrière médicale. Mais avant de raccrocher les crampons, notre homme a encore un dernier rôle à jouer. Grâce aux bons soins du docteur McPherson et de l’ophtalmologiste Roberto Abdalla Moura, Tostao intègre in extremis la « Belle Équipe », avec laquelle il soulèvera le trophée suprême.

Cinquante ans plus tard, Tostao évoque pour FIFA.com cette blessure, son incroyable dribble sur Bobby Moore, la performance du Brésil en finale contre l’Italie, ses larmes pendant les 20 dernières minutes du match et les qualités qui font de Pelé le plus grand joueur de tous les temps.

Tostao, vous aviez 19 ans en 1966. Quel souvenir gardez-vous de la Coupe du Monde en Angleterre ?

C’était une expérience très importante pour moi. J’étais la doublure de Pelé. Je n’ai pas eu l’occasion de jouer avec lui, mais j’ai pu l’observer de près. Il était très rapide et il réfléchissait plus vite que tout le monde. Il savait ce qui allait se passer avant les autres. J’ai étudié ses gestes, ses expressions et ses mouvements. Ça m’a facilité les choses quand j’ai joué à ses côtés. Je crois qu’Angleterre 1966 a été déterminante dans notre association en 1970.

Avez-vous redouté de ne pas participer à la Coupe du Monde 1970 ?

Oui. J’ai dû surmonter de nombreux obstacles. J’ai craint de ne pas recouvrer la vue. Ensuite, j’ai dû convaincre les ophtalmologistes de me laisser jouer. Ensuite, j’ai dû convaincre les médecins de la Seleçao de donner leur aval. Pendant six mois, j’ai lu des livres du matin au soir, en me servant de l’œil qui me restait. J’ai donc dû commencer par retrouver le rythme de la compétition. Saldanha, qui croyait beaucoup en moi, a quitté la sélection. Zagallo ne me connaissait pas et il avait des doutes sur ma capacité à me remettre de ma blessure. Pour ne rien arranger, la Seleçao préparait cette Coupe du Monde depuis un moment. Je suis revenu juste avant le début du tournoi et, dans la foulée, j’ai dû faire face à une hémorragie oculaire. Ça fait beaucoup !

À Cruzeiro, vous évoluiez au poste de milieu offensif. Comment vous êtes-vous retrouvé avant-centre en équipe du Brésil ?

En club, je jouais effectivement plus bas. J’étais en charge de la construction. Pendant les qualifications pour Mexique 1970, avec Joao Saldanha, j’ai fini meilleur buteur, mais je n’étais pratiquement jamais dos au but. Quand j’ai retrouvé la compétition, Zagallo m’a annoncé que je serais le remplaçant de Pelé. C’était logique car nous jouions au même poste. Il voulait un avant-centre de métier. Roberto Miranda était souvent aligné et Dario était en réserve. Mais une fois arrivés au Mexique, nous avons joué un match amical et il m’a dit que j’allais être aligné en pointe. C’était un poste que je ne connaissais pas du tout. J’ai dû m’adapter. Je n’étais pas un avant-centre traditionnel, le genre de gars solide qui passe son temps de la surface de réparation. J’étais surtout là pour aider Pelé et Jairzinho, qui arrivaient souvent lancés dans la surface. Je préférais toucher le ballon plus bas, pour orienter le jeu, mais ce changement était nécessaire. Finalement, je m’y suis fait.

Beaucoup pensent que l’Angleterre était encore plus forte que quatre ans auparavant. Son match contre le Brésil est souvent décrit comme une finale avant la lettre…

C’est vrai, les Anglais étaient très forts. Le match était très équilibré. Par chance, j’ai réussi à éliminer mon adversaire, j’ai servi Pelé, qui a passé à Jairzinho et nous avons gagné. Nous savions qu’une défaite était possible. L’Uruguay nous a donné beaucoup de fil à retordre, aussi. L’enjeu était moins important contre l’Angleterre car, même en cas de défaite, nous pouvions quand même espérer nous qualifier pour la suite du tournoi. Ces deux matches ont sans doute été les plus difficiles pour nous, dans cette Coupe du Monde.

**Que ressent-on en dribblant Bobby Moore et comment expliquez-vous que, des décennies plus tard, ce geste fasse encore vibrer les foules ?

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Bobby Moore était un grand joueur, champion du monde en titre. Il était admiré dans le monde entier. Il était particulièrement redoutable au marquage ; avec lui, il ne fallait pas espérer moindre espace. Mais je n’ai pas tenté ce geste parce que j’avais Bobby Moore en face de moi. J’ai regardé vers le banc et j’ai vu que Roberto s’apprêtait à entrer. C’était un attaquant. Je savais que Pelé ne sortirait pas ; j’ai compris qu’on allait me remplacer. Il fallait que je tente quelque chose. Sans ça, j’aurais peut-être perdu ma place de titulaire, qui sait ? J’ai reçu le ballon et j’ai frappé de loin, mais mon tir a été contré. Quelques secondes plus tard, j’ai de nouveau été servi. Le match était très serré. Alors, j’ai tenté ma chance. J’ai réussi à faire passer le ballon entre les jambes de Bobby Moore. Grâce à ce dribble, j’ai pu servir Pelé. Après ça, mon statut de titulaire était assuré.

Comme Pelé contre l’Uruguay, vous avez rabattu le ballon dans la course de Rivelino, qui a marqué d’une frappe puissante au ras du poteau contre le Pérou. Possédait-il vraiment une frappe infaillible ?

En tout cas, elle était exceptionnelle. On l’avait surnommé Patada Atômica (la « Frappe Atomique »). Il a souvent marqué de l’extérieur de la surface de réparation. Nous avions d’excellents frappeurs : Nelinho, Eder… mais Rivelino tirait avec énormément de force et il plaçait toujours le ballon où il voulait. C’était un tireur hors pair. De plus, ça n’était pas son seul talent. C’était un joueur exceptionnel. Il était intelligent, très doué techniquement et très adroit lorsqu’il fallait passer le ballon. C’était un footballeur très complet.

Comment décrire votre performance contre le Pérou ?

J’ai marqué deux buts très importants, mais je ne pense pas que ce soit mon meilleur match dans cette Coupe du Monde. Ma meilleure performance, je l’ai livrée contre l’Uruguay. Face au Pérou, j’ai eu deux occasions et je les ai converties. Contre l’Uruguay, j’ai offert deux passes décisives cruciales et j’ai servi Pelé sur l’action où il dribble le gardien. Je n’ai pas joué le rôle d’avant-centre traditionnel, mais j’étais un facilitateur, un meneur de jeu.

Que dire de la performance du Brésil contre l’Italie, en finale ?

Nous avons été fabuleux. La première mi-temps a été la plus difficile. Les Italiens avaient opté pour un marquage individuel et nous n’avons pratiquement pas eu d’occasions. Dès qu’un Brésilien bougeait, un Italien le suivait comme son ombre. Mais c’est une stratégie très exigeante physiquement. En deuxième mi-temps, des espaces ont commencé à s’ouvrir. C’est à ce moment-là que nous sommes passés à la vitesse supérieure. Les Italiens étaient très forts, mais ça ne nous a pas empêchés de gagner 4-1 en finale.

On a pu vous voir en larmes, pendant les dernières minutes…

Quand nous avons mis le troisième but, j’ai su que l’Italie ne reviendrait pas et je me suis laissé submerger par l’émotion. J’ai commencé à pleurer et je ne pouvais plus m’arrêter. Je pensais à tout ce que j’avais dû surmonter pour être là et combien j’étais passé près de tout rater. J’ai fait des milliers de kilomètres pour me faire opérer. Les médecins auraient pu m’interdire de jouer, le sélectionneur aurait pu se passer de moi. Le retour à la compétition a été très compliqué. Quand je me suis rendu compte que nous étions pratiquement champions du monde, je n’ai pas pu retenir mes larmes.

L’équipe du Brésil de 1970 est-elle la plus forte de tous les temps ?

Je ne sais pas car il y a eu d’autres très bonnes équipes, y compris au Brésil. En 58, nous avions Garrincha, Pelé, Nilton Santos et Didi. Mais l’équipe de 1970 avait le sens du spectacle. Elle était révolutionnaire pour l’époque et nous avons gagné. La Seleçao avait aussi le sens du spectacle en 1982, mais elle n’a rien gagné. Nous sommes devenus champions en proposant un jeu de qualité. Nous étions révolutionnaires car nous pratiquions un football moderne. Ce que nous faisions était inédit à l’époque et nous avions de superbes individualités : Pelé, Gerson, Jairzinho, Rivelino. C’était une équipe hors du commun. Je crois que nous avons séduit le monde entier.

Qui était le meilleur Brésilien en 1970 ?

Pelé. Il était incroyable. Gerson, notre organisateur au milieu du terrain, a aussi été fabuleux. Jairzinho était exceptionnel, il marquait à chaque fois. Sans oublier Rivelino. Ça se joue sans doute entre ces quatre-là, mais Pelé était un cran au-dessus de tout le monde.

Au fil du temps, Diego Maradona, Cristiano Ronaldo et Lionel Messi ont été comparés à Pelé. Pour vous, votre compatriote est-il toujours le plus grand ?

Oui, je crois que Pelé est le meilleur. Pour moi, ces comparaisons n’ont pas lieu d’être. Pelé était plus complet que tous ces joueurs. Il possédait toutes les qualités d’un attaquant. Il n’avait pas le moindre défaut. Maradona était un génie mais, physiquement, il n’était pas au niveau de Pelé. Il n’a jamais autant marqué que lui. Messi est un génie, mais il ne possède pas le jeu de tête de Pelé, il n’est pas aussi adroit des deux pieds et il n’est pas capable de dribbler comme le faisait Pelé. Cristiano Ronaldo est un joueur exceptionnel, mais il n’a pas le talent de Pelé et il ne possède pas son sens inné de la passe. En associant les qualités de Cristiano Ronaldo et de Messi, on obtient un joueur qui pourrait peut-être soutenir la comparaison avec Pelé ! (rires)





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