les 7 actes du scandale qui entoure le bras droit de Macron


C’est une affaire qui plane comme une ombre au-dessus de la présidence depuis 2018. Alexis Kohler, secrétaire général de l’Elysée, a un temps été soupçonné par le parquet national financier d’avoir dissimulé un conflit d’intérêt concernant ses liens avec l’armateur italo-suisse MSC.

Mardi 24 juin, Mediapart a affirmé que le président Emmanuel Macron était intervenu dans l’affaire, classée sans suite depuis, lettre signée à l’appui. Quelques heures plus tard, l’AFP révèle que des juges d’instruction vont reprendre les investigations, à la demande de l’association anticorruption Anticor. Cette information judiciaire a été ouverte lundi. « L’Obs » rembobine le fil.

  • Acte I : soupçons de conflits d’intérêt

Tout commence en mai 2018, lorsque Mediapart révèle les étroits liens familiaux qui rattachent Alexis Kohler à la Mediterranean Shipping Company (MSC) : le groupe a été fondé et est dirigé par la famille Aponte, des cousins de sa mère. Il est l’un des plus grands clients de STX France, les chantiers navals de Saint-Nazaire.

Or, alors qu’il travaillait à l’Agence des participations de l’Etat (APE) au début des années 2010, il s’occupait du secteur des transports. A ce titre, il siégeait aux conseils d’administration de Renault, d’Aéroports de Paris, mais aussi des chantiers STX de Saint-Nazaire. MCS est cependant l’un des principaux clients de STX.

Mediapart révèle par ailleurs que le haut fonctionnaire a demandé à rejoindre l’armateur après avoir été directeur adjoint de cabinet au ministère de l’Economie Pierre Moscovici à deux reprises : la première fois, en 2014, la commission de déontologie s’y était opposée car il avait participé à des négociations au conseil d’administration de STX France en tant que représentant de l’Etat. Il avait finalement pu rejoindre MSC Croisières en 2016 au poste de directeur financier, après le départ d’Emmanuel Macron de Bercy.

Membre actif de la campagne d’Emmanuel Macron, il avait finalement quitté l’armateur après l’élection présidentielle pour devenir secrétaire général de l’Elysée.

  • Acte II : enquête ouverte pour « prise illégale d’intérêts », « trafic d’influence » et « corruption passive »

Le 1er juin 2018, après les révélations de Mediapart qui accuse Alexis Kholer de ne pas avoir révélé ses liens avec MSC à sa hiérarchie, l’association de lutte contre la corruption Anticor dépose une plainte auprès du parquet national financier (PNF) pour « prise illégale d’intérêts », « trafic d’influence » et « corruption passive ».

« Alexis Kohler ne pouvait ignorer qu’il existait un conflit d’intérêts à représenter l’Etat français » chez STX France « alors même que sa famille était propriétaire de l’un de ses principaux clients », estimait alors Anticor dans sa plainte.

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Anticor soupçonne par ailleurs Alexis Kohler d’être intervenu comme cadre de MSC dans une réunion à Bercy en mars 2017 sur la reprise de STX France, alors en faillite.

De son côté, l’Elysée rejetait « des soupçons totalement infondés » et mettait en cause des erreurs de Mediapart. Emmanuel Macron louait, lui, la « probité exemplaire » de son secrétaire général.

Interrogé par Mediapart, Pierre Moscovici assure qu’il « était au courant des liens familiaux existants, sans plus de précision, entre la famille Aponte et Alexis Kohler » et que ce dernier « s’est déporté de tous les dossiers ».

Une enquête est ouverte en juin 2018 par le PNF pour « vérifier si les règles relatives à la mise en disponibilité des agents publics ont bien été respectées ».

Selon Mediapart, l’avocat d’Alexis Kohler a produit aux enquêteurs une lettre de ce dernier, non signée et datée du 5 novembre 2010, dans laquelle il informe le directeur de l’APE du conflit d’intérêts potentiel de par son lien de cousinage. Une lettre dont les enquêteurs n’ont pas trouvé la trace lors de leurs multiples perquisitions ou demandes auprès de Bercy.

  • Acte III : des procès-verbaux contredisent la défense d’Alexis Kohler

Interrogé par Mediapart, Alexis Kohler avait déclaré qu’il a « toujours informé sa hiérarchie des situations dans lesquelles il aurait pu se trouver en conflit d’intérêts » et « s’est toujours déporté » face à des dossiers concernant MSC.

Procès-verbaux du conseil de surveillance du Grand Port maritime du Havre à l’appui, le site d’investigation est revenu à la charge quelques semaines plus tard. Il a révélé que de 2010 à 2012, lorsqu’il y siégeait comme représentant de l’APE aux côtés notamment du maire du Havre de l’époque Edouard Philippe, Alexis Kohler avait bien assisté aux délibérations concernant des contrats avec une filiale française du groupe MCS lors de deux réunions en septembre 2010 et 2011. Selon Mediapart, au moins une fois, il a voté « une disposition en faveur de MSC mettant en jeu de l’argent public ».

Plusieurs ex-membres du conseil avaient par ailleurs affirmé à Mediapart « qu’ils ignoraient tout de la situation familiale d’Alexis Kohler et qu’ils sont tombés des nues quand ils ont découvert très récemment ses liens avec MSC ».

Le 8 août, Anticor dépose une deuxième plainte pour « prise illégale d’intérêt ». En mars 2019, elle en dépose une troisième pour « faux et usage de faux » et « omission substantielle de ses intérêts ».

  • Acte IV : l’enquête classée sans suite

Après un an d’enquête, le PNF annonce finalement en août 2019 le classement sans suite de l’enquête. « L’analyse des éléments recueillis par la brigade de répression de la délinquance économique (BRDE) de la direction générale de la police judiciaire ne permet pas de caractériser les infractions initialement suspectées », se justifiait-il dans un communiqué.

Anticor dépose une nouvelle plainte avec constitution de partie civile en mai 2020.

  • Acte V : une note d’Emmanuel Macron au PNF relance l’affaire

L’affaire est relancée par de nouvelles révélations de Medipart mardi. Le responsable de l’enquête aurait rendu le 7 juin 2019 un rapport de synthèse « totalement accablant » à l’encontre d’Alexis Kohler. Puis, un mois un après, un second rapport, « totalement disculpant ». Entre les deux : une lettre d’Emmanuel Macron.

Dans ce courrier adressé à son collaborateur et transmis au PNF pendant l’enquête, le président de la République y « confirme » que lorsqu’il est devenu ministre de l’Economie, il était déjà informé des liens familiaux d’Alexis Kohler avec les actionnaires de contrôle de MSC. Selon Mediapart, la lettre n’aurait pas été cotée au dossier et il n’y est pas fait référence dans le rapport d’enquête, hormis une mention entre parenthèses.

  • Acte VI : l’entourage de Macron réfute toute infraction à la séparation des pouvoirs

Cette lettre interroge sur la notion de séparation des pouvoirs, Emmanuel Macron ayant déjà été rappelé à l’ordre pour ses interventions enfreignant ce principe constitutionnel.

« Étiez-vous au courant que le président de la République censé être garant de l’indépendance de l’autorité judiciaire […] était intervenu directement dans un dossier individuel ? », s’est étonné mardi auprès de la ministre de la Justice le député de La France insoumise Ugo Bernalicis, dans l’hémicycle.

« En aucun cas, le président de la République, qui est le garant de l’indépendance de la justice, n’intervient dans le cours d’une procédure judiciaire engagée », a martelé de son côté mercredi la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye.

Emmanuel Macron « considère que ne pas verser ce document aurait été priver (Alexis Kohler) d’un exercice normal et légitime de ses droits de la défense », a-t-elle expliqué.

Le président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand, un proche du chef de l’État, a pour sa part appelé à « ne pas confondre la séparation des pouvoirs, qui est une règle absolue qui fait que le législatif, l’exécutif et l’autorité judiciaire doivent avoir des vies distinctes, ne pas peser les uns sur les autres, et une sorte d’attestation d’employeur ».

  • Acte VII : des juges d’instruction reprennent les investigations

En plein débat sur la séparation des pouvoirs, les investigations autour de l’affaire Kohler vont être reprises par des juges d’instructions, a annoncé ce mercredi l’AFP en citant des sources concordantes, et à la demande de l’association anticorruption Anticor. Cette information judiciaire a été ouverte lundi.





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