Test Blu-ray : Sherlock Junior


Sherlock Junior

États-Unis : 1924
Titre original : Sherlock Jr.
Réalisation : Buster Keaton
Scénario : Clyde Bruckman, Jean C. Havez, Joseph A. Mitchell
Acteurs : Buster Keaton, Kathryn McGuire, Joe Keaton
Éditeur : Elephant Films
Durée : 45 minutes
Genre : Comédie
Date de sortie cinéma : 28 octobre 1924
Date de sortie DVD/BR : 16 juin 2020

Projectionniste dans un modeste cinéma, amoureux de la fille de son patron, un homme rêve de devenir un grand détective. Un jour, tandis qu’il rend visite à la demoiselle de ses pensées pour lui offrir une bague, son rival dérobe la montre du père, la place chez un prêteur sur gages puis glisse le billet dans la poche du pauvre amoureux. Celui-ci se met à jouer les détectives amateurs. Confondu, il est chassé de la maison…

Le film

[5/5]

Inspirateur (sans fil) de tous les comiques « physiques » nous régalant depuis des années, de Jackie Chan à Jim Carrey en passant par Pierre Richard, Buster Keaton fait partie de cette petite poignée de géants du muet dont l’influence se fait encore énormément sentir de nos jours dans la comédie. Dans le documentaire de Peter Bogdanovich The great Buster (2018), on apprenait par exemple que des personnalités aussi diverses que Jon Watts (Spider-Man : Homecoming) ou encore Johnny Knoxville (Jackass) se réclament également de son héritage.

Une chose est sûre cependant : la méticulosité maniaque de Buster Keaton a réellement fait des merveilles au cinéma durant les années 20. Après avoir « tâté le terrain » en 2019 avec une belle édition Haute-Définition des Fiancées en folie (1925), Elephant Films remet le couvert cette année avec trois nouveaux Blu-ray consacrés à Buster Keaton. Et quels films ! Il s’agit en effet de Sherlock Junior (1924), La croisière du Navigator (1924) et Le dernier round (1926), trois des œuvres les plus célèbres et les plus réussies de celui que l’on surnommait « L’homme qui ne rit jamais ».

Ces trois pépites du cinéma muet intègrent la prestigieuse collection « Cinéma Masterclass » de chez Elephant Films, également connue sous le sobriquet de « La collection des maîtres ». Voici donc l’occasion rêvée pour le consommateur de redécouvrir un Buster Keaton alors à son apogée artistique au cœur de trois films courts et intenses, riches en cascades époustouflantes et soutenues par un timing comique proche de la perfection.

Et question timing, on admettra qu’il est difficile de faire plus soutenu que Sherlock Junior, qui déroule la totalité de son intrigue en moins de trois quarts d’heure. Dégraissé au maximum, enchaînant les scènes de poursuites et les cascades les plus spectaculaires, le film suit les aventures d’un projectionniste / détective amateur qui va se « passer à travers l’écran » et se retrouver au cœur du film qu’il projette au public.

Bien sûr, en 1924, cette idée de se retrouver au cœur d’un film dans le film comme une Alice du vingtième siècle était encore assez neuve. Buster Keaton l’utilisait bien avant tous les autres auxquels vous êtes en train de penser. C’était bien avant que le héros du roman « Crève l’écran ! » de Barry N. Malzberg ne traverse l’écran en 1968 pour aller se taper Sophia Loren et Brigitte Bardot. C’était également largement avant La quatrième dimension : Le film (1983), La rose pourpre du Caire (1985), Angoisse (1987), Le voleur de savonnettes (1989), Last action hero (1993), Freddy sort de la nuit (1994), Cinéman (2009) ou The final girls (2015). On en oublie à coup sûr, si vous vous en remémorez d’autres, n’hésitez pas à nous les citer en commentaires !

Sherlock Junior est donc un film de la mise en abîme, proposant une réflexion sur le médium cinéma et/ou sur différents niveaux de réalités emboîtés les uns dans les autres. Quoiqu’on en dise cependant, ce ne sont certainement pas là les éléments qui passionnent le plus Buster Keaton dans son histoire. En effet, le cinéaste / cascadeur semble plus intéressé par la portée onirique, volontiers poétique, que lui permet d’atteindre le fait d’évoluer dans un « monde de cinéma », dont les décors peuvent changer en l’espace d’un clignement de paupière. Un monde onirique en quelque sorte, qui semble absolument cohérent avec le fait que notre imperturbable héros rentre dans le film dans son sommeil. Cette logique du rêve permet de plus au spectateur de passer outre les différents problèmes de continuité que l’on pourra relever ici ou là. Ces ellipses et ces non-dits, qui s’imposent comme autant de « trous » dans la narration, dénotent en réalité d’une farouche volonté pour Buster Keaton d’aller à l’essentiel en retirant du récit tous les éléments inutiles. Une philosophie de la mise en scène dont semble avoir hérité l’apprenti-cinéaste Karl Zéro qui, en 1993, lors de la sortie de son seul et unique film Le tronc, expliquait : « J’ai enlevé au montage tout ce qui m’ennuie dans un film : les allers, les venues, les portes qui s’ouvrent, qui se ferment, le plafonnier qui s’allume… Mon film est très ellipsé à ce point de vue-là. D’ailleurs, tous les films qui font plus d’une heure et demie, je te les remonte sans problème pour enlever tous les temps morts ! » Difficile de retirer quoi que ce soit dans Sherlock Junior, qui s’avère à sa manière un chef d’œuvre de concision et d’efficacité.

Et à ceux qui ne comprendraient pas la filiation, souvent évoquée, entre Buster Keaton et Jackie Chan, on conseille de se plonger dans l’incroyable course-poursuite qui clôt presque le métrage. Une scène d’action longue, vivante, drôle et dynamique, extrêmement spectaculaire, mettant en scène des cascades aussi dangereuses que complètement folles. Rappelons bien sûr que Keaton, comme Jackie, effectuait lui-même toutes ses cascades. Celles de Sherlock Junior en particulier ont couté au cinéaste un sévère traumatisme cervical qui provoquerait chez lui d’importantes migraines durant plus de dix ans. Le résultat à l’écran méritait-il une telle mise en danger de la part du cinéaste ? On sera bien incapables de répondre à cette question ; cependant, en l’état, Sherlock Junior s’avère une des preuves les plus éclatantes du talent incroyable de ce grand orfèvre du rire au cinéma.

Le Blu-ray

[4,5/5]

En parallèle avec les deux autres titres consacrés au cinéma de Buster Keaton qui débarquent en même temps que lui dans la collection « Cinéma Masterclass », Sherlock Junior s’offre donc aujourd’hui les joies d’une édition Blu-ray sous les couleurs d’Elephant Films. L’éditeur a donc ce mois-ci pris la décision de mettre à l’honneur le talent de Keaton, et on ne pourra que s’en réjouir. Et tirer notre chapeau à l’éditeur, qui nous livre ici le film dans un master assez superbe. La copie est stable, le rendu Haute-Définition est de toute beauté, avec un grain cinéma respecté aux petits oignons, et des contrastes finement travaillés. On ne peut en effet que saluer le travail de restauration ayant été effectué sur ce titre, qui se fend aujourd’hui d’une définition exemplaire, d’un piqué précis, et même étonnant pour l’époque… Un sacré tour de force, au rendu impeccablement homogène : un travail vraiment remarquable. Côté son, l’éditeur nous propose un mixage DTS-HD Master Audio 2.0 impeccable, la musique ayant été réenregistrée en 2015.

Côté suppléments, on passera rapidement sur les quelques notes sur la restauration et les bandes-annonces de la collection « Cinéma Masterclass » pour se concentrer sur le formidable court-métrage de Buster Keaton intitulé Malec l’insaisissable (1921, HD, 23 minutes). Prenant la forme d’une course-poursuite quasi-ininterrompue d’une vingtaine de minutes, ce court-métrage – également connu sous le titre Le crime de Malec – s’avère un monument de rythme et d’humour, s’achevant sur un gag d’ascenseur absolument énormissime.

Mais ce n’est pas tout : nous aurons également droit à une passionnante présentation du film signée Nachiketas Wignesan (23 minutes). Claire, concise, abordable, cette présentation est l’occasion d’en apprendre d’avantage sur le tournage du film, qui est remis dans son contexte historique. : c’est très intéressant et agréable à suivre. Nachiketas Wignesan terminera en analysant une poignée de séquences afin d’illustrer ses propos.



Critique film

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