Europe : le « club des radins » fait de la résistance



Eux ne se voient ni  » pin­gres  » ni  » avares « , sobriquets dont le reste de l’Union européenne les a affublés. L’Autriche, le Danemark, les Pays-Bas et la Suède ont préféré se baptiser les Frugal four, le  » quatuor frugal « . Des Etats membres bien décidés à défendre leurs intérêts, notamment lors du Conseil européen du 18 juin prochain. Ils espèrent sortir la tête haute du bras de fer engagé pour résister à ce qu’ils considèrent comme une dangereuse course en avant. Vers toujours plus de dépen­ses, y compris – sacrilège ! – sous la forme de subventions aux pays les plus touchés par la pandémie.

Contributions négociées

Brandie depuis le 27 mai par Bruxelles sous la forme d’un gigantesque fonds de relance de l’économie européenne (750 milliards d’euros, dont 500 non-remboursables), la potion est d’autant plus difficile à avaler par les « fourmis » de l’Europe qu’elle bénéficiera avant tout aux « cigales » méditerranéennes – Italie, Espagne, France… –, celles-là même à qui elles reprochent de longue date de vivre au-dessus de leurs moyens, surendettées, sans se soucier d’équilibrer leurs comptes (voir graphique).

« C’est le clivage classique entre pays créditeurs du Nord de l’Europe, qui pensent que chaque Etat doit s’assainir par des mesures d’austérité, et ceux du Sud, aux positions fiscales plus fragiles », résume l’Autrichien Magnus Schoeller, du Centre de recherche sur l’intégration européenne à l’Université de Vienne. A deux grosses exceptions près, ajoute-t-il. L’Allemagne, d’ordinaire nettement plus prudente dans le domaine, vient de rejoindre la France pour promouvoir une mutualisation de l’endettement que générera le fonds de relance européen. Et le Royaume-Uni, qui a disparu du paysage. Depuis le Brexit, Londres n’est en effet plus là pour endosser le rôle de grand défenseur des budgets européens minimalistes et des rabais accordés aux plus vertueux. Or, les Frugal Four ont tous bénéficié de ristournes dans leur contribution, âprement négociées tous les sept ans, lorsque les Etats membres définissent les montants maximums que l’Union européenne peut dépenser pour financer ses politiques. Coïncidence, le coronavirus, ses morts et ses dégâts exceptionnels sur les économies surviennent au moment où les 27 doivent fixer ce « cadre financier pluriannuel » (CFP) pour la période 2021-2027.

Le temps presse. Mais pour les Pays-Bas et ses alliés, il n’est pas question d’abandonner les rabais – allant jusqu’à 695 millions d’euros par an pour La Haye. Ni d’accepter une hausse du CFP. Et ce, alors même que le départ britannique devrait logiquement être compensé par des contributions plus élevées des 27, s’ils ne veulent pas rogner leurs ambitions face à de très gros défis (réchauffement climatique, société numérique, recherche…).

Partitions dissonantes

Résultat, en l’absence des Britanniques et lâché par les Allemands, le quatuor frugal se retrouve sur le devant de la scène. Et il ne donne pas l’impression d’être très à l’aise dans ce nouveau rôle. « Curieusement, les quatre chefs de gouvernement n’ont tenu aucune conférence de presse, seuls ou ensemble, pour expliquer et défendre leurs positions », pointe Ole Ryborg, vétéran des médias danois à Bruxelles. Ils n’ont pas non plus publié de tribune commune ni apparemment cherché à débaucher d’autres pays. Tout juste ont-ils fait circuler un document officieux d’une page et demie résumant leurs positions, dont l’attribution de « prêts avantageux » aux pays les plus touchés par le Covid-19. « En fait, ce serait plutôt les Quatre silencieux », raille Lykke Friis, la directrice du think tank danois Europa.

Ce qui est sûr, c’est que l’attelage frugal n’est pas des plus homogènes. Deux gouvernements penchent à droite : l’Autriche du conservateur Sebastian Kurz et les Pays-Bas du libéral Mark Rutte qui, de facto, ont tous deux pris la tête du quatuor. Les autres sont dirigés par des sociaux-démocrates, la Danoise Mette Frederiksen et le Suédois Stefan Löfven. « Sur la scène européenne, ils sont loin d’avoir toujours les mêmes intérêts », constate Rem Korteweg, chercheur à l’Institut de relations internationales Clingendael, à La Haye. De l’agriculture à la défense, de l’immigration au développement régional, leurs partitions ont dissoné et continueront à le faire.

Ces leaders, en revanche, ont le même ordre du jour à domicile : éviter la montée de forces plus eurosceptiques que les leurs. Le Néerlandais Mark Rutte, par exemple, devrait se représenter aux élections législatives l’an prochain. « Or, son principal rival est un nouveau parti de droite radicale foncièrement antieuropéen, le Forum pour la Démocratie. Même son allié chrétien-démocrate, le ministre des Finances Wopke Hoekstra, est devenu plus eurosceptique. Rutte ne veut pas leur abandonner ce créneau et doit donc être très ferme vis-à-vis de l’Union », observe Rem Korteweg. D’où l’attitude un brin méprisante du Premier ministre batave à Bruxelles. Tel ce sommet, en février, où il est arrivé avec une biographie de Chopin à lire, pour passer le temps…

A Stockholm et à Vienne, ses homologues ont aussi fort à faire pour contrer une extrême droite mal disposée à l’égard de l’Union européenne, même si la crise actuelle a rehaussé leurs cotes de confiance. En Suède, on regarde avec une méfiance particulière la proposition visant à permettre à Bruxelles de lever de nouvelles sources propres de revenus pour rembourser les grands emprunts à venir. Imaginée par la Commission pour éviter d’avoir à demander aux Etats membres d’augmenter leurs contributions nationales, « cette idée pousse Stockholm à croire qu’il y aura encore plus de taxation au niveau européen, ce dont elle ne veut pas », remarque Göran von Sydow, directeur de l’Institut suédois des études européennes.

Pression des entreprises

Les Frugal four prendront-ils le risque de bloquer le fonds de relance et le prochain CFP, qui exigeront des votes unanimes ? Leurs dirigeants eux-mêmes savent que non, les experts interrogés en sont persuadés. « Des négociations très serrées auront lieu cet été. Pour peu que la part des subventions soit un peu réduite, les Pays-Bas et l’Autriche, membres de la zone euro, devraient finir par faire des concessions pour ne pas la mettre en danger. Les deux autres devraient alors suivre », pronostique la Danoise Lykke Friis. Même si les Parlements nationaux risquent de renâcler, les entreprises de ces quatre pays, elles, plaident déjà en faveur d’une attitude plus constructive à l’égard du gigantesque fonds de relance, synonyme de contrats potentiels. Il en va aussi de leur propre survie.

Antoine Jacob

Eux ne se voient ni  » pin­gres  » ni  » avares « , sobriquets dont le reste de l’Union européenne les a affublés. L’Autriche, le Danemark, les Pays-Bas et la Suède ont préféré se baptiser les Frugal four, le  » quatuor frugal « . Des Etats membres bien décidés à défendre leurs intérêts, notamment lors du Conseil européen du 18 juin prochain. Ils espèrent sortir la tête haute du bras de fer engagé pour résister à ce qu’ils considèrent comme une dangereuse course en avant. Vers toujours plus de dépen­ses, y compris – sacrilège ! – sous la forme de subventions aux pays les plus touchés par la pandémie.

Contributions négociées

Brandie depuis le 27 mai par Bruxelles sous la forme d’un gigantesque fonds de relance de l’économie européenne (750 milliards d’euros, dont 500 non-remboursables), la potion est d’autant plus difficile à avaler par les « fourmis » de l’Europe qu’elle bénéficiera avant tout aux « cigales » méditerranéennes – Italie, Espagne, France… –, celles-là même à qui elles reprochent de longue date de vivre au-dessus de leurs moyens, surendettées, sans se soucier d’équilibrer leurs comptes (voir graphique).

« C’est le clivage classique entre pays créditeurs du Nord de l’Europe, qui pensent que chaque Etat doit s’assainir par des mesures d’austérité, et ceux du Sud, aux positions fiscales plus fragiles », résume l’Autrichien Magnus Schoeller, du Centre de recherche sur l’intégration européenne à l’Université de Vienne. A deux grosses exceptions près, ajoute-t-il. L’Allemagne, d’ordinaire nettement plus prudente dans le domaine, vient de rejoindre la France pour promouvoir une mutualisation de l’endettement que générera le fonds de relance européen. Et le Royaume-Uni, qui a disparu du paysage. Depuis le Brexit, Londres n’est en effet plus là pour endosser le rôle de grand défenseur des budgets européens minimalistes et des rabais accordés aux plus vertueux. Or, les Frugal Four ont tous bénéficié de ristournes dans leur contribution, âprement négociées tous les sept ans, lorsque les Etats membres définissent les montants maximums que l’Union européenne peut dépenser pour financer ses politiques. Coïncidence, le coronavirus, ses morts et ses dégâts exceptionnels sur les économies surviennent au moment où les 27 doivent fixer ce « cadre financier pluriannuel » (CFP) pour la période 2021-2027



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