Le chômage des jeunes, bombe à retardement du post-covid



Une explosion : pendant le confinement, le nombre de demandeurs d’emploi a augmenté de plus d’un million – 843 000 pour le seul mois d’avril (catégorie A, qui concerne ceux qui n’ont pas travaillé dans le mois). Un record jamais atteint depuis 1996, qui vient annuler les bons résultats du gouvernement – les mesures prises avaient réussi à diminuer ce chiffre de 300 000 depuis 2017. Premières victimes, les jeunes, qui subissent de plein fouet l’impact économique de la pandémie de Covid-19. Le nombre de demandeurs d’emploi de moins de 25 ans a ainsi bondi de 29 % par rapport à fin février, atteignant le record de 659 000. Un retournement de situation dramatique : depuis décembre 2014, ancien plus haut historique avec 583 400, le nombre de jeunes chômeurs avait continuellement reflué, pour atteindre 472 220 à la fin du mois de février, soit une baisse de 19 % sur la période.

La France n’est pas une exception : selon l’Organisation internationale du travail, un jeune Européen sur six a perdu son emploi depuis le début de l’épidémie et ceux qui ont conservé leur poste ont vu leur temps de travail baisser d’environ 23 %.  » Dans une crise économique, les jeunes sont toujours les premiers touchés, explique Bertrand Martinot, spécialiste du marché du travail, ex-délégué général à l’emploi. Car la hausse du chômage n’est pas due à des licenciements massifs mais à la non-création d’emploi. Et les primo-accédants au marché du travail subissent de plein fouet l’arrêt ou le gel des embauches. De plus, pour le peu de postes créés, ils se retrouvent en concurrence avec des personnes ayant plus d’expérience. « 

Apprentissage en danger

Même ressenti pour Philippe Dialynas, directeur général adjoint de l’Apec, qui reste néanmoins optimiste : « La crise va certainement engendrer davantage de précarité des contrats, affirme-t-il. On va plutôt proposer à un jeune un contrat à durée déterminée qu’à durée indéterminée. Mais il y a des raisons d’espérer : les entreprises font toujours appel à nos services pour préparer la reprise, un bon signe. Et les fondamentaux sont solides dans certains secteurs comme celui de l’ingénierie, du conseil et gestion d’entreprise ou de l’informatique. En clair, la demande en compétence cadre va redémarrer. »

Triste constat : le coronavirus a réduit en cendres les efforts de François Hollande puis d’Emmanuel Macron pour réduire le chômage des jeunes, l’une des plaies du marché du travail hexagonal. A commencer par la réforme radicale de l’apprentissage par l’actuel gouvernement, une loi votée en 2018, qui a dynamité l’ancien système jugé archaïque et peu efficace. Et qui a boosté la filière : en 2019, le nombre de contrats d’apprentissage a bondi de plus de 16 % pour dépasser la barre des 350 000, selon le ministère du Travail. Un boom encourageant dû en grande partie à la suppression du droit de veto des régions sur l’ouverture des centres de formation d’apprentis (CFA), qui a permis aux entreprises d’ouvrir leur propre structure. Accor, Korian, Sodexo, Schneider Electric, Safran, Groupe Nicollin, Arc international… De nombreux grands groupes ont franchi le pas.

Mais cette très bonne dynamique pourrait s’enrayer : « Certes, l’écosystème est désormais favorable, analyse Christophe Catoir, le directeur général d’Adecco Europe, mastodonte de l’intérim qui a lancé récemment deux CFA sur les métiers du recrutement – un à Paris, l’autre à Lyon. Mais les effets du coronavirus viennent gripper une machine qui commençait à bien tourner. Ce n’est pas étonnant : dans toutes les crises récentes comme en 2008, on a enregistré une très forte baisse de l’apprentissage. En effet, le besoin en main-d’œuvre des entreprises diminue et la tentation peut être forte de réduire le nombre d’apprentis. »

Aides aux entreprises et CFA

Christophe Catoir déplore ce comportement : « Pour nous, c’est un mauvais calcul, car nous vivons une crise due à l’arrêt pendant deux mois de l’économie. Mais le besoin en compétence va être fort lors de la reprise dans douze à dix-huit mois. C’est pour cela que l’Etat doit soutenir financièrement les entreprises pour les inciter à ne pas renoncer à l’apprentissage. » Même tonalité au Medef, première organisation patronale hexagonale, qui demande « la mise en place d’une aide unique de 10 000 euros pour toutes les entreprises qui recrutent un apprenti avant le 31 décembre 2020, quelle que soit sa taille et le niveau de diplôme préparé par l’apprenti », selon un porte-parole.

De son côté, l’U2P, l’Union des entreprises de proximité, dont les membres sont friands d’apprentis, craint la banqueroute d’un certain nombre de centres de formation des apprentis (CFA) : « Avec la réforme du gouvernement, ces organismes sont désormais financés à hauteur du nombre de jeunes qu’ils forment, avance Alain Griset, le président de l’U2P. Or, si leur nombre baisse drastiquement, les CFA n’auront plus financement pour fonctionner. Du coup, les plus fragiles vont avoir le couteau sous la gorge et risquent de disparaître, ce qui serait dramatique pour la filière. C’est pour cela que nous proposons d’augmenter temporairement en 2021 le montant du coût contrat, valeur étalon qui sert à financer les CFA. »

Elargissement du RSA

Le gouvernement va faire le tri dans ces multiples propositions avant de présenter, ces prochains jours, un grand plan de relance pour l’emploi, qui comporte un volet spécifique pour les jeunes. Beaucoup suggèrent, comme Les Républicains qui ont présenté leur « plan alternatif » le 2 juin, d’exonérer de charges l’embauche d’un jeune pendant une certaine période (deux ans pour LR). Le parti présidé par Christian Jacob préconise également une prise en charge de l’emploi d’un jeune en sortie d’étude via le régime du chômage partiel et d’assouplir le régime des stages avec un « CDD de fin d’étude ».

Enfin, la CFDT se préoccupe de la baisse des ressources des jeunes. Le syndicat propose d’élargir le revenu de solidarité active (RSA) au moins de 25 ans : « Chaque année, quelque 700 000 jeunes arrivent sur le marché du travail, détaille Inès Minin, secrétaire nationale de la centrale. Or, avec la forte montée du chômage, beaucoup vont être sur le carreau et sans ressources. On ne peut pas les laisser sur le bord du chemin en attendant la reprise. » Le gouvernement, qui planchait sur un grand plan contre l’exclusion avant la crise, va-t-il reprendre la demande cédétiste ? Une mesure très coûteuse mais à la hauteur du désastre pour les moins de 25 ans.

Une génération de lycéens sacrifiée

Manifestation de joie chez les lycéens, ce 28 mai, à l’annonce de la « réouverture » de leurs établissements scolaires… tant elle est partielle. Si les élèves des zones vertes peuvent accueillir à partir du 2 juin des groupes de 15 élèves d’un même niveau, les autres en zone orange devront en effet se contenter d’un «entretien pédagogique individuel»… En Ile-de-France, où est scolarisé un lycéen sur cinq, c’est déjà les vacances ! Car l’obligation d’assiduité affichée jusqu’au 4 juillet ne tient pas la route : les conseils de classe doivent décider des orientations et affectations avant le 15 juin. « Cette fin d’année en queue de poisson n’est pas très satisfaisante, c’est sûr », soupire Philippe Vincent, qui préside le syndicat des proviseurs, le SNPDEN. D’autant qu’elle clôt une année mouvementée pour cette « génération Covid ». Il y a un an et à l’automne, la réforme du bac avait suscité de véritables pugilats autour des épreuves ancienne et nouvelle formule. Dès le 5 décembre, la réforme des retraites avait pris le relais, avec une grève record, réduisant les emplois du temps des élèves à peau de chagrin. Et depuis le 16 mars, c’est le coronavirus qui a eu raison du programme scolaire. Au point d’annuler les sacrosaintes épreuves terminales du baccalauréat, obtenu sur la base du seul contrôle continu. Epargnés jusque-là, les oraux de français en Première ont été annulés à leur tour. Pour cette génération bien secouée, le bac 2020 est de plus en plus considéré comme un diplôme virtuel.



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