Europe : n’oublions pas la biodiversité



Actualité


04.06.2020

Par Michel Derdevet, Vice-Président de la Maison de l’Europe de Paris

Stopper la perte de biodiversité et restaurer l’état de la nature sont des éléments essentiels de la relance verte de l’Europe. Le leadership mondial qu’elle ambitionne en matière de biodiversité dépendra de notre capacité à donner l’exemple en intensifiant nos actions sur le terrain.

En Europe, la mésange charbonnière peut être observée toute l’année à proximité des habitation – Crédits : iStock

Alors que la Commission européenne publie ses propositions pour une sortie de crise efficace, nous ne devons pas oublier un élément fondamental jusqu’ici quelque peu négligé : la sauvegarde et la protection de la nature. Il y a une semaine, la même institution a publié sa nouvelle stratégie en faveur de la biodiversité, passée malheureusement loin des « radars » de l’actualité, mais qui va guider l’action européenne dans ce domaine pendant les dix prochaines années.

Cette stratégie arrive à point. L’Agence européenne de l’environnement devrait publier à l’automne son rapport quinquennal sur l’état de la nature en Europe. Et la 15ème Convention des Parties de la convention de l’ONU sur la biodiversité, qui devrait se tenir au 1er trimestre 2021, permettra aux dirigeants mondiaux, avec le recul nécessaire, de revenir sur les liens évidents entre les atteintes à la biodiversité et l’épidémie de Covid 19.

Car, en cette période de pandémie, la science nous suggère que « les connexions entre biodiversité et maladie sont maintenant suffisamment claires pour accélérer l’urgence des efforts locaux, régionaux et mondiaux pour préserver les écosystèmes naturels et la biodiversité qu’ils abritent ». Il est désormais avéré que les activités humaines sont l’une des sources principales de la perte de biodiversité, conséquence de la dégradation des habitats naturels et de la rupture de l’équilibre fragile des écosystèmes naturels. Protéger et restaurer la biodiversité est donc crucial pour prévenir l’émergence d’autres zoonoses, des maladies passées de l’animal à l’humain – la quasi-totalité des plus récentes pandémies.

La crise du COVID 19 a chamboulé les négociations budgétaires européennes en cours pour la période 2021-2027. Mais aujourd’hui, l’Europe doit faire des choix encore plus affutés pour l’après-crise. La nature, l’environnement et la biodiversité n’étaient jamais jusqu’ici en tête de liste quand il s’agissait de sauver des emplois ou des secteurs économiques au bord de la ruine. Désormais, s’il faut assurément rétablir notre économie à court terme et venir en aide à ceux qui ont le plus souffert de la crise qui nous frappe, une réponse sensée à celle-ci doit sans aucun doute embrasser aussi une vision de long terme.

Car les arguments économiques ne manquent pas en faveur de la protection de la nature: plus de la moitié du PIB mondial dépend des services qu’elle nous rend, notamment dans les domaines de de la construction, de l’agriculture et de l’agroalimentaire. La nature est en outre notre meilleure alliée pour faire face au changement climatique et réduire ses impacts.

L’Union européenne possède déjà un grand programme consacré à la nature et la biodiversité : LIFE. Depuis sa création en 1992, il a permis de cofinancer plus de 5.400 projets, dont 1.700 portant sur la nature et la biodiversité, et d’entreprendre environ 50.000 actions de terrain. Les projets financés par LIFE, dont un tiers ont bénéficié directement à la société civile, ont permis à l’Europe d’acquérir une expérience décisive pour la réussite du futur plan européen de restauration de la nature. Au centre de la nouvelle stratégie sur la biodiversité, il instaurera des objectifs contraignants en matière de restauration des cours d’eau, d’arrêt du déclin des oiseaux et des insectes en milieu agricole, de réduction de l’utilisation de pesticides et d’amélioration de la conservation des habitats et des espèces protégés au sein de l’Union.

La Commission européenne devrait présenter en octobre, lors de la Green Week, une analyse détaillée des réalisations du programme LIFE. Mais, sans attendre, on peut affirmer que LIFE a eu une action déterminante sur les habitats et les espèces menacés, notamment les espèces en grand danger d’extinction. Le projet LIFE GypHelp,  par exemple, a permis, grâce à l’installation de balises sur les pylônes électriques, de réduire les risques d’électrocution et de percussion du gypaète barbu, une espèce en danger critique d’extinction selon l’Union internationale pour la conservation de la nature.

LIFE a permis non seulement de financer directement les acteurs de terrain, mais d’asseoir à la même table les associations de protection de la nature, les citoyens, les chercheurs, les opérateurs économiques locaux (agriculteurs, forestiers, pêcheurs, propriétaires terriens) ; et de servir ainsi de catalyseur permettant de mobiliser des fonds publics et privés pour une gestion concrète du réseau Natura 2000, qui rassemble des sites naturels ou semi-naturels de l’Union européenne ayant une grande valeur patrimoniale, par la faune et la flore exceptionnelles qu’ils abritent. En d’autres termes, c’est de l’argent public européen qui a été bien dépensé !

Dans un souci de cohérence globale du financement de l’Union, la future mouture de LIFE intégrera même des sous-programmes « Transition vers l’énergie propre », « Économie circulaire » et « qualité de la vie », offrant de multiples possibilités de synergies avec les actions relatives à l’environnement et au climat. Lorsque la Commission européenne a présenté sa stratégie sur la biodiversité, elle a présenté en même temps sa stratégie de sécurité alimentaire « de la ferme à la fourchette », ce qui démontre, pour une fois, un grand souci de cohérence.

Est-ce là le signe que la stratégie de relance européenne sera systémique plutôt que clientéliste ? En tout cas, ce n’est qu’avec cette focale holistique que l’Europe sortira grandie de cette crise et pourra œuvrer à accroître notre résilience, qui a fait grand défaut ces derniers mois.
Le Pacte vert sera à l’évidence au centre du plan de relance de l’économie européenne. Mais si l’accent a été surtout porté sur son volet climatique, n’oublions pas qu’il comporte aussi un autre pilier, la biodiversité, structurel et structurant. Ne la passons pas à la trappe dans le « Monde de demain » rêvé par tous.

Michel DerdevetAncien secrétaire général, membre du directoire d’Enedis, Michel Derdevet est vice-président de la Maison de l’Europe de Paris. Essayiste français spécialiste de l’énergie, il enseigne également à l’Institut d’études politiques de Paris et au Collège d’Europe de Bruges. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont « Energie, l’Europe en réseaux – Douze propositions pour une politique commune en matière d’infrastructures énergétiques », rapport remis au président de la République en 2015. Il publie en 2017, l’ouvrage « Energie, pour des réseaux électriques solidaires » co-écrit avec Alain Beltran et Fabien Roques.



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