trois questions sur le collectif Anonymous et son retour qui affole les réseaux sociaux


Alors que les manifestations de protestation contre la mort de George Floyd continuent à prendre de l’ampleur aux Etats-Unis, l’organisation menace « d’exposer au monde entier les crimes » de la police. Des millions d’internautes se passionnent pour ce retour des Anonymous sur le devant de la scène.

« Nous exposerons vos nombreux crimes au monde entier ». Sweat à capuche, l’individu à la voix modifiée se tient face caméra, son visage caché par un masque au sourire ironique et aux joues roses. On les pensait oubliés, finis, dissous… Ils s’étaient simplement tapis dans un coin d’ombre. Les Anonymous frappent un grand coup, vendredi 29 mai, en publiant sur les réseaux sociaux une vidéo à l’encontre de la police de Minneapolis. Point de départ : la mort de George Floyd, un Afro-américain de 46 ans, à Minneapolis. « Je ne peux pas respirer », proteste la victime alors qu’un policier l’immobilise avec un genou sur le cou. La scène a été filmée et depuis l’indignation gagne tout le pays.

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Les Anonymous menacent de dévoiler au grand jour les pratiques violentes des agents de police : « Vous avez peut-être renvoyé ces agents pour sauver la face, mais il est clair que ce genre de comportements est cautionné, si ce n’est encouragé, au sein de vos services, comme il l’est dans d’autres. » En à peine 24 heures, la vidéo comptabilise des millions de vues, le principal profil Twitter @YourAnonNews empoche six millions d’abonnés… et devient le sujet de conversation principal sur les réseaux sociaux.

Cette vidéo annonce-t-elle une attaque de plus grande ampleur ? Mais d’ailleurs, qui sont-ils, déjà, ces Anonymous ?

Qui se cache derrière le masque ?

Derrière ce masque de Guy Fawkes, célèbre conspirateur anglais du XVIe siècle, popularisé par la bande dessinée et le film V Pour Vendetta, se trouve le symbole d’une contestation. Anonymous, c’est d’abord une devise : « Nous sommes Anonymous. Nous sommes légion. Nous ne pardonnons pas. Nous n’oublions pas. Redoutez-nous. »

« Dans le cyber, ce n’est pas un groupe, c’est une bannière, comme un drapeau pirate », explique à franceinfo Fabrice Epelboin, entrepreneur, spécialiste des médias sociaux et du web social, enseignant à Sciences Po. Selon lui, les médias se trompent régulièrement en les qualifiant : « Anonymous, c’est comme le syndicalisme. C’est une forme de contestation. Une organisation sans hiérarchie, sans représentation. » Vous, moi, votre voisin : tout le monde peut se revendiquer d’en être.

Anonymous, c’est une manifestation, une foule dans la rue qui n’est pas contente.Fabrice Epelboinà franceinfo

« Justiciers ou pirates ? Tout cela, c’est toujours une question de point de vue du journaliste », affirme à franceinfo Camille Gicquel, directrice nouvelles écritures et social media au sein de l’agence Bronx, auteure du livre Anonymous, la fabrique d’un mythe contemporain (Fyp, 2014). « C’est une bannière que tout le monde peut se réapproprier, tout en garantissant son anonymat. Ils s’approprient les codes des médias pour faire passer leur message, rentrer dans un certain format » comme le journal télévisé, explique-t-elle. « Si on réutilise le vocabulaire d’internet, on pourrait même les qualifier de ‘mème’. »

Pourquoi sont-ils connus (et redoutés) ?

L’acte fondateur d’Anonymous remonte à 2008, lorsque plusieurs internautes se mobilisent contre l’Eglise de scientologie, accusée d’avoir voulu faire supprimer du site américain 4Chan, temple de la culture web et terrain de jeu des premiers Anonymous, une vidéo où Tom Cruise glorifie les scientologues. Le mouvement s’internationalise peu à peu, et prend la défense de WikiLeaks en 2010, avant de réagir à la fermeture de Megaupload en 2012, accusé d’avoir violé les lois de la propriété intellectuelle. Les Anonymous mènent des cyberattaques contre tous les pays qui pratiquent la censure sur Internet.

« Les mouvements Anonymous réinterviennent dès lors que quelque chose d’assez fort arrive », analyse Camille Gicquel. A l’image du mouvement « Black lives matter ».

Ce qui est intéressant, c’est qu’ils sont vraiment devenus un mythe moderne de l’opposition au pouvoir.Camille Gicquelà franceinfo

Au lendemain des attendats du 13 novembre, une vidéo est mise en ligne et vue plus de six millions de fois sur YouTube, dans laquelle les Anonymous promettent de traquer les terroristes de l’Etat islamique en multipliant les cyberattaques. Mais depuis, les Anonymous étaient moins présents, moins visibles, jusqu’à ce message adressé à la police de Minneapolis, déclenchant un mélange de peur panique et de curiosité.

Sont-ils vraiment de retour ?

« Sincèrement, si on regarde les faits, c’est comme si un manifestant jetait un pavé dans une vitrine, ce n’est pas grand-chose », affirme Fabrice Epelboin. Seule la vidéo est apparue, aucune cyberattaque précise ou revendiquée n’a été pour l’instant déclarée. « Ce qui est intéressant, c’est l’emballement médiatique. »

La cause « Black lives matter » (« La vie des Noirs compte ») s’est saisi de la bannière Anonymous. C’est « tout sauf inattendu » selon l’enseignant, qui ajoute que s’ils avaient des informations à dévoiler, des documents, ils l’auraient fait depuis longtemps.

Un manifestant portant un masque de Guy Fawkes, le 31 mai 2020 à Miami (Floride). (RICARDO ARDUENGO / AFP)

Après la diffusion de la vidéo, des internautes ont attribué un possible piratage des services de police de Minneapolis aux Anonymous, une fuite de données personnelles d’agents. « Il ne s’agit pas d’un piratage, ce sont beaucoup d’anciennes données », assure Gabriella Coleman, anthropologue américaine spécialiste du mouvement, autrice de l’ouvrage Anonymous : hacker, activiste, faussaire, mouchard, lanceur d’alerte (Lux, 2016).

Mais alors, pourquoi une telle résonance ? Pour Gabriella Coleman, il s’est passé une chose étrange : la présence de fans de K-pop, musique coréenne. Un très grand nombre des comptes qui ont partagé la vidéo sont apparentés à des fans du genre, très influents sur les réseaux sociaux. Mais rien de nouveau à part cela, selon l’anthropologue. « Je dirais que les principaux comptes ont des millions de nouveaux abonnés, les tweets explosent, il y a quelque chose d’intéressant qui se passe sur ce front. Voilà les nouvelles », écrit-elle.

« La seule possibilité, c’est qu’un autre acteur profite de ça. Vous avez une attente internationale. C’est une fenêtre d’opportunité. Est-ce qu’un lanceur d’alerte, une personne du renseignement en profiterait pour faire des révélations ? », questionne Fabrice Epelboin. « C’est la situation parfaite » selon lui, puisque « tout le monde souffle sur les braises, les médias, Trump, Anonymous. »

Pour Camille Gicquel, le doute reste permis. « En règle générale, ils revendiquent leurs actions ». Mais cela peut, selon elle, être une invitation. « Cela initie le mouvement, c’est très possible que cela continue. »





francetvinfo

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