Revu sur MUBI : Fedora



© 1978 Lars Looschen / Bavaria Media GmbH / Global Screen GmbH / Carlotta Films Tous droits réservés

Marlene Dietrich et Greta Garbo : au moment de la sortie de Fedora, ces noms évoquaient encore concrètement quelque chose aux yeux des spectateurs. Soigneusement préservées à l’abri des regards, ces actrices étaient les vestiges d’une époque définitivement révolue. Leur mythe se nourrissait au moins autant de leur illustre carrière dans les années 1930 et ’40 que de leur dispositif de retrait de la vie publique, très récent pour l’Allemande et faisant déjà partie intégrante de l’aura mystérieuse de la Suédoise depuis des décennies. Avec leur mort respectivement en 1992 et en 1990, le voile de l’anonymat choisi, quelque part dans des appartements luxueux à Paris et à New York, a été levé une fois pour toutes.

Car personne n’a réellement su ou voulu prendre la relève depuis. Comme le commun des mortels, les vedettes du cinéma vivent de plus en plus longtemps. Mais dans notre ère de l’information immédiate et des retraites de plus en plus brèves, il est certain qu’on ne reverra pas de sitôt ce cas de figure-là. Le temps des célébrités vénérées de loin, qui nous laissent volontairement sans nouvelles fraîches pendant des années, appartient décidément au passé. En ce sens, l’avant-dernier film de Billy Wilder relève en quelque sorte de la relique cinématographique. Plus encore, il compte parmi ces films si faciles à rater, qui cultivent le versant morbide de la nostalgie jusqu’à l’excès.

Or, cette forme d’exagération dans la mélancolie a tendance à nous séduire de plus en plus, au fur et à mesure que notre chemin croise celui de cette élégie en hommage au mensonge sur lequel Hollywood s’est bâti. Encore disponible jusqu’à ce soir au moins sur MUBI, récemment inclus dans le cycle sur le double à LaCinetek et bientôt en ligne chez OCS, sans oublier sa version physique éditée par Carlotta, Fedora ne se fait de toute évidence pas rare. Il s’agit pourtant d’un film sensiblement moins connu et apprécié que son prédécesseur à la fois officieux et plus lumineux, Boulevard du crépuscule. Dans ces deux règlements de compte cinglants avec l’industrie du cinéma, Billy Wilder fait courir William Holden après une actrice, tombée en disgrâce à cause de son incapacité de s’adapter à l’évolution des goûts, mais désespérément en quête d’un retour glorieux.

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Au détail près que le devoir funéraire est inversé ici. Alors que le récit autour de Norma Desmond avait démarré à partir du corps de son jeune scénariste attitré, flottant sans vie dans la piscine, il commence dans le cas présent avec le suicide de Fedora et la mise en scène médiatique de sa veillée. Ensuite, la narration procède à un découpage clair et net en deux parties. Elle nous montre d’abord les événements ayant précédé la disparition tragique de l’actrice adulée depuis le point de vue du producteur, venu en Grèce afin de l’obliger à participer à son nouveau projet. La rupture de la perspective et du ton du film s’opère, une fois que le protagoniste a confronté l’entourage passablement grotesque de la disparue.

La relecture des faits qui s’amorce alors se distingue par le démontage systématique du mythe, pointilleux et laborieux. L’implication de Wilder dans cette explication de la supercherie paraît en effet moindre. C’est comme si, en fin de carrière, il s’accrochait encore à l’imposture magnifique sur laquelle il avait brillamment construit sa réputation, tout en étant pertinemment familier de l’envers du décor, le revers laid de la médaille d’une reconnaissance unanime. Ainsi, l’environnement social de la rescapée des feux des projecteurs, qui, jadis, était encore peuplé de petits vieux aussi peu à l’aise qu’elle dans la modernité des mœurs au début des années ’50, se compose désormais exclusivement de monstres autoritaires, acquis corps et âme à la protection de la marque Fedora.

Pour ces rôles de satellites machiavéliques, gravitant dans l’orbite d’une étoile sur le point de s’éteindre, cette production principalement allemande a fait appel à des comédiens parfaitement en phase avec le thème crépusculaire de Fedora. Tandis que la pauvre Marthe Keller doit a priori la fin précoce de sa carrière américaine à son interprétation pas sans charme de la vanité faite femme, Hildegard Knef et José Ferrer avaient d’ores et déjà entamé le genre de fin de carrière à laquelle leur protégée dans le film tentait d’échapper à tout prix. Enfin, deux clins d’œil hautement ironiques complètent cette distribution prestigieuse, en la personne de Henry Fonda en président de l’Académie du cinéma américain, alors que cette dernière allait encore attendre trois ans avant de lui donner enfin un Oscar d’honneur, et de Michael York, en objet de fantasmes finalement pas si creux que cela.

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