Qui est Jean Castex, le Monsieur Déconfinement?



Le 2 avril, quand Edouard Philippe présente aux Français Jean Castex, chargé de préparer le redémarrage du pays, il l’assure: son Monsieur Déconfinement est « redoutable d’efficacité ». Et, de fait, à partir d’une page parsemée de points d’interrogation représentant autant de casse-tête inédits, il a réussi à mettre au point un plan, en respectant la date fatidique du 11 mai. Soixante-dix pages détaillant les règles sanitaires pour reprendre le travail, rouvrir les commerces et salons de coiffure, accueillir les enfants dans les crèches et les écoles, reprendre le bus, voyager… accompagnées d’un processus pour dépister les malades, tracer leurs contacts, protéger les personnes à risques. Un manuel pour « renvoyer les gens dans la vie » par temps du Covid-19, dixit Jean Castex.

« Couteau suisse »  du pouvoir

Et, après quinze jours de rodage, sur ce chemin de crête entre danger sanitaire et nécessité économique, le moteur de la nation s’est rallumé, sans tourner à plein régime, mais sans panne ni gros accident. D’ailleurs, selon Odoxa, les Français si méfiants à l’égard de l’action du gouvernement reconnaissent en majorité que le déconfinement « se passe mieux que prévu ». « Pour l’instant, notre approche, prudente, progressive, différenciée, fonctionne, dit-on, non sans soulagement, à Matignon. C’est le résultat avant tout d’un énorme boulot de tout le gouvernement. Mais la plus-value de Castex pour assurer la cohérence et l’intelligence pratique des dizaines de plans et centaines de mesures dans tous les secteurs s’est avérée fort utile. » Au point que le Premier ministre a balayé l’une des recommandations du déconfineur: mettre fin à sa mission le 11 mai. Jean Castex reste à bord, avec une prochaine étape très attendue, le 2 juin, où la libération va passer à la vitesse supérieure. Avec de nombreuses équations complexes qui étaient à résoudre: les zones rouges, l’ouverture des cafés, restaurants et hôtels, la reprise des événements culturels et sportifs…

Mais qui est donc cet oiseau rare, à qui Emmanuel Macron et Edouard Philippe ont confié cette mission ultra-stratégique pour le pays? Inconnu du grand public, Jean Castex est un familier du pouvoir. Un grand serviteur de l’Etat taillé pour cette mission. Tout d’abord parce que ce haut fonctionnaire de 54 ans a une grande expérience du monde de la santé et du social. Nommé directeur des hôpitaux en 2005, il a géré les menaces du chikungunya et de la grippe aviaire. Repéré par Xavier Bertrand, dont il est devenu le directeur de cabinet au ministère de la Santé, il y a travaillé avec Didier Houssin, alors directeur de la Santé, à un plan pandémie qui a reçu les compliments de l’OMS. « Nous avions constitué des stocks stratégiques, créé des usines de masques, tout ce qui a été démantelé ensuite », regrette Bertrand, qui loue en Castex « un couteau suisse, gros bosseur, plein de bon sens, organisateur hors pair. Pas le genre à imaginer un plan beau sur le papier mais inepte sur le terrain ».

Propulsé conseiller social de Nicolas Sarkozy fin 2010, puis secrétaire général adjoint de l’Elysée, il y a aussi supervisé des dossiers épineux comme la réforme des régimes spéciaux de retraite ou feue la TVA sociale. Raymond Soubie, qui l’avait recruté pour lui succéder à ce poste, en a gardé le meilleur souvenir. « Il a les idées claires et il est cash: quand ça n’allait pas, il savait le dire au président, salue-t-il. De plus, contrairement à la plupart des machines intellectuelles de cabinet, il aime aussi le contact avec les gens, c’est un méridional chaleureux, empathique. »

Fin politique

D’ailleurs, Castex se fait des amis partout où il passe. Chargé de mettre en œuvre la loi sur l’hôpital de 2005 – qui a abouti à la logique comptable si critiquée des soignants –, confronté à une grève des urgences, Jean Castex s’est attiré la sympathie du militant de l’hôpital public Patrick Pelloux. Négociateur en 2011, à l’Elysée, du suivi du service minimum des transports, il a conquis le rugueux leader cégétiste Bernard Thibault. A son poste stratégique de Monsieur Déconfinement, ce don pour les relations humaines se traduit par un téléphone qui sonne non-stop. Ses réseaux multiples n’hésitent pas à l’appeler pour lui remonter leurs problèmes ou idées, il capte le pouls du pays. « Il est débordé, mais prend toujours le temps d’écouter », assurent les uns et les autres.

En réalité, cet énarque techno est aussi un animal politique. Dès son début de carrière, après cinq ans à la Cour des comptes, il avait plaqué Paris contre l’avis du président de la Cour pour prendre des postes dans le Var, le Vaucluse puis l’Alsace. Petit-fils d’un sénateur-maire de Vic-Fezensac, dans le Gers, ce Gascon gaulliste social a fini par s’engager dans la bataille électorale sur les terres catalanes de sa femme, en briguant en 2008 la mairie de Prades, dans les Pyrénées-Orientales, bourgade de 6.500 âmes où il réside en famille (il a quatre filles). « Cela fait du bien de s’occuper de trottoirs et de stations d’épuration lorsque l’on travaille dans les hautes administrations », confiait-il à l’époque.

Technocrate de terrain

Elu alors de justesse, il a été reconduit depuis dans un fauteuil, avec 75% des voix en mars 2020. « C’est pourtant le règne de l’immobilisme, tacle son adversaire malheureux, le Vert Nicolas Berjoan. Mais sa stature parisienne plaît ici, alors que sa fonction d’édile local lui sert de marchepied à la capitale. » Castex a certes fait un atout de son allure de notable de province et de son accent du terroir. « Il comprend le langage des technocrates, mais en tant que maire, enraciné, sait aussi les préoccupations des citoyens de base », apprécie le maire de Toulouse Jean-Luc Moudenc. Des présidents de régions aux maires de petites communes, sa nomination a été un signal positif pour les élus territoriaux.

Atout supplémentaire pour ce poste, même s’il est venu de la Sarkozie, Jean Castex a ses entrées en Macronie. Ainsi, dès septembre 2017, il était nommé délégué interministériel aux jeux Olympiques de Paris 2024… où il a rallié les suffrages aussi bien de Valérie Pécresse, la présidente de la région Ile-de-France, que de la maire de Paris, Anne Hidalgo. Au sein de l’exécutif, il est proche de Thomas Fatome, le directeur de cabinet adjoint de Matignon, qu’il avait fait embaucher à sa suite comme conseiller social à l’Elysée en 2011. Et familier d’Alexis Kohler, le secrétaire général de l’Elysée, qui l’avait croisé quand il était stagiaire de l’ENA dans le Var. Présenté à Edouard Philippe en 2017, « il a tissé avec lui des liens de confiance solides », souligne un proche du Premier ministre. De son côté, Emmanuel Macron le consulte volontiers et « il a son oreille, ce qui est rare pour quelqu’un qu’il ne connaît pas depuis longtemps », assure-t-on dans l’entourage du président de la République. Matignon avait poussé son nom pour qu’il remplace Gérard Collomb au ministère de l’Intérieur. L’Elysée l’avait cité pour succéder à Guillaume Pepy à la tête de la SNCF.

Leadership reconnu

Finalement, la troisième fois sera la bonne, avec ce rôle d’éminence grise. « Il ne faut pas surestimer son pouvoir, tempère un de ses amis. Il a peu de marges de manœuvre. Il est sous la contrainte des injonctions sanitaires et de l’accès aux tests et aux masques. Les arbitrages reviennent aux chefs de l’Etat et du gouvernement, l’organisation, aux ministres. Lui, au milieu, agit en agitateur d’idées, accélérateur de particules, apporteur de solutions. » Il n’empêche, le discret Castex est de toutes les visioconférences de Matignon et l’Elysée avec les partenaires sociaux, les collectivités. De tous les points de calage bihebdomadaires avec les ministères, les réunions interministérielles. De tous les Conseils de défense et les Conseils des ministres. Ecoutant tout, parlant peu. Chassant les diables dans les détails.

Installé dans une annexe de Matignon, il a monté une petite équipe en mode commando. Une quinzaine de profils mêlant des seniors qui « savent de quoi ils parlent » pour le pôle santé – à savoir deux ex-directeurs de la Santé, son ami Didier Houssin et Benoît Vallet –, des décideurs de terrain expérimentés, tels un directeur de CHU reconnu, un ex-préfet de région chevronné, une colonelle de l’armée experte en logistique, un ingénieur de l’Agence de sûreté nucléaire pour superviser le dépistage et les brigades de traçage, et des jeunes technos brillants, venus de l’Inspection des finances, du Conseil d’Etat, de la Cour des comptes. Enfin, touche personnelle, une chercheuse en sciences cognitives pour « comprendre la part d’irrationnel qu’il y a en chacun » face à cette crise et réfléchir à des campagnes de communication percutantes.

Confinés ensemble de 8 heures à 23 heures sept jours sur sept, « sans télétravail ni distanciation sociale dans un bouillon de neurones », selon l’un des membres, tous louent le leadership de Jean Castex. « On le suivrait sur Mars » résume l’un d’eux. Ce passionné de rugby manage son équipe par la galvanisation: « Il convainc, il entraîne, il partage toutes les informations, nous associe aux réflexions, porte attention à nos idées et aussi à notre bien-être… » Bien-être que ce bon convive entretient, pour les troisièmes mi-temps du soir, à coups de déclamations de fables de La Fontaine et de vidéos de Louis de Funès! De quoi souder la bande qui, à partir du 20 avril, quand le Conseil scientifique a publié ses prérequis pour le déconfinement, n’a eu que quinze jours pour s’atteler au boulot titanesque d’assembler le puzzle des 17 chantiers prioritaires.

Diplomate de l’urgence

Il a fallu avaler, filtrer, synthétiser des tonnes de rapports techniques et fiches thématiques remontant des ministères et des administrations, des dizaines de contributions des collectivités territoriales, des fédérations professionnelles et des syndicats. Puis croiser les informations, demander des précisions, aiguillonner, rapprocher les positions, tout en jetant aussi un œil sur les pratiques des voisins européens. Avec pour consignes du boss, selon un équipier, de « veiller à ne pas devenir des “emmerdeurs”, mais des facilitateurs et, surtout, faire attention à ne pas être hors-sol ». Sous la pression, tout n’est pas allé sans frictions. Priés de remettre leur copie en express, d’aucuns ministres ont été agacés d’entendre le déconfineur tancer leur « travail trop léger ». Certains, frustrés, ont dénoncé un fonctionnement « en boîte noire »: « On pond des notes puis on sort un plan, sans concertation. »

Mais le résultat est là. L’Etat jacobin et rigide a fait des concessions pour désamorcer les points de tension: s’appuyer sur les préfets et les maires pour s’adapter aux spécificités locales ; laisser la rentrée scolaire se faire au cas par cas, sur la base du volontariat pour les parents et les enseignants ; renoncer à imposer le confinement aux personnes âgées, en misant sur la responsabilité individuelle. Xavier Bertrand reconnaît une « patte Castex » dans cette méthode douce: « Si le confinement était un interrupteur, le déconfinement est un variateur, et Jean Castex a du doigté. » Il en faudra pour son défi du 2 juin, qui est encore ultrasensible: répondre aux préoccupations des Français sur leurs chères vacances. Lui n’est pas près d’en prendre.

 



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