L’énigme de la popularité d’Edouard Philippe


La vie politique est un vaste nuancier. Il y a quelques jours, nous avions surnommé Edouard Philippe le « Père Fouettard » du déconfinement. Il était l’homme à qui étaient destinés tous les coups, toutes les chausse-trappes qui allaient forcément joncher son chemin de croix. Il était le soutier qui surveillait la machinerie improbable du retour à la vie presque normale. Depuis trois ans, l’amateur de boxe, qui a installé un punching-ball à Matignon, encaisse, encaisse, encaisse toujours. Il a le cuir des pratiquants du noble art irlandais, il ne tombe jamais, même saoulé de coups. Et les Français, qui aiment la castagne, ont fini par remarquer l’incroyable solidité de celui qui n’en finit pas de se cantonner au second rôle avec une application de bon élève de la Macronie. On pourrait le présenter comme le dernier rempart d’un président sautillant et survolté, qui rappelle furieusement un certain Nicolas Sarkozy. Mais les Français, imperceptiblement, découvrent un homme d’Etat, à l’âme churchilienne et à la dégaine qui, inconsciemment, renvoie au Général de Gaulle.

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« Ed le Placide » était donc voué à plonger dans les profondeurs des sondages, tout englué dans les couacs gouvernementaux, les bisbilles de sa majorité vacillante. L’enfer était au coin de la rue. Dans cette hypothèse, attendue par certains caciques de LREM, il était sur un siège éjectable. Patatras, les Français ont fini par s’attacher au bonhomme. Sans tambours ni trompettes. Qui aurait imaginé, il y a deux mois, que l’ancien maire du Havre, flirterait aujourd’hui avec la barre des 60 % d’opinions favorables (57 % dans le dernier baromètre Ifop pour « Paris Match » et Sud Radio, soit 14 points supplémentaires de « bonnes opinions » en deux mois), laissant le président de la République à neuf longueurs derrière lui (48 %, +2 points en avril) ?

Occuper le vide

Pour user d’une métaphore de natation, on pourrait dire qu’Edouard Philippe, en pratiquant la brasse coulée, sans faire trop de vagues, bat à plates coutures Emmanuel Macron, virevoltant, lui, dans une brasse papillon, aussi spectaculaire qu’inefficace. Injuste, cette embellie d’Edouard Philippe ? Elle révèle l’incroyable vide politique que nous vivons en ce moment. Pas de figure émergente capable de faire penser à un autre avenir. Pas de rebond favorable pour un président, toujours impopulaire, mais qui bénéficie, lui aussi, de la vacuité générale. Il est devancé, mais pas éliminé. Dans cette compétition du « comment occuper le vide », Edouard Philippe est incontestablement le plus performant. Son sérieux, son côté parfois presque ennuyeux, son humilité apparente, rassure. De nombreux dirigeants européens, qui agissent dans le même registre, gagnent également la confiance de leurs concitoyens. C’est le cas de Giuseppe Conte, en Italie, et de quelques autres.

Ne jamais surjouer

En France, Edouard Philippe a une autre qualité : il ne donne pas le sentiment d’être sur une scène de théâtre. Il a parfois des allures de petit comptable de la République, il grommelle, s’agace, ronchonne dans sa barbe, devant la mauvaise foi des uns et des autres, mais sans jamais surjouer. Résultat : les Français lui accordent une certaine authenticité, comme ils font, dans le même temps, le reproche à Emmanuel Macron d’en faire trop, de s’enfermer dans un rôle de composition, en fait, curieusement, de ne pas incarner la fonction présidentielle mais de l’interpréter.

En d’autres termes, le chef de l’Etat apparaîtrait davantage comme un saltimbanque tombé dans la politique par hasard, alors que son Premier ministre, les mains dans le cambouis, en premier de corvée, porte le bleu de chauffe sans ambiguïté. Un contremaître tout en maîtrise. Est-ce pour autant la naissance d’une rivalité de plus en plus difficile à masquer entre les deux hommes ? Sans doute. Combien de temps Edouard Philippe tiendra-t-il dans ce rôle du bouclier de moins en moins protecteur pour le locataire de l’Elysée ? En tout état de cause, le match promet de grands moments. Emmanuel Macron sera-t-il capable de dire aux Français qu’il n’est pas un président de commedia dell’arte et qu’il va entamer sa mue, sa métamorphose, comme il l’a promis au cœur de la crise ? Habiter vraiment le costume, lui qui reprochait à François Hollande de ne pas revêtir le costume du roi ? S’il n’agit pas dans ce sens, le fossé, dans l’opinion, entre lui et son Premier ministre, risque de se creuser encore davantage. Et là, le danger d’une fin de quinquennat malheureuse, ne sera plus un simple mirage.





nouvelobs

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