Macron aux artistes : enfourchez le tigre !


C’est plus fort que lui. Il ne peut pas s’empêcher d’occuper tous les terrains, avec la frénésie des premiers jours. L’omni-président is back ! Et il ne semble pas atteint par la mélancolie qui gagne son peuple pour cause de pandémie galopante. Son moral est au beau fixe et sa verve intacte. Cette fois, il revient avec l’enthousiasme d’un Bonaparte sur le pont d’Arcole, afin de délivrer la bonne parole présidentielle au monde des arts et spectacles, secteur sinistré, touché de plein fouet par le confinement. Comment éviter un naufrage annoncé par tant de professionnels du secteur ? En « enfourchant le tigre », bien sûr ! Enfourcher un tigre ? C’est l’expression toute maoïste qu’Emmanuel Macron a lancée, comme un slogan de campagne, à la douzaine d’artistes qu’il a accueillis, hier, à l’Elysée. Médusés, les hôtes du chef de l’Etat auraient presque applaudi à son numéro de claquettes, fait de volontarisme kennedyen et de bagout de théâtre de boulevard. Décidément, cet homme était fait pour la scène. Ses invités, bluffés, sont restés sous le charme.

Quelle prestance, quelle habileté rhétorique ! En bras de chemise, la mèche légèrement ébouriffée, pour marquer sa complicité avec ces artistes qui lui ressemblent, il a joué les frangins protecteurs. Il leur aurait presque confessé qu’il avait rêvé d’être l’un d’eux, et, allez savoir par quel hasard de l’Histoire, il s’est laissé détourner de ses aspirations profondes pour s’abandonner aux démons de la politique. Il voulait être Gérard Philippe, il ne fut que chef d’Etat.

Une fois passée cette fraternelle passe d’armes, Emmanuel Macron, enfilant le costume de coach d’une famille au bord de la crise de nerfs, a vanté les mérites de notre Etat-providence, des efforts réels et incontestables, que fait le pays pour rémunérer et subventionner les intermittents du spectacle. En échange, il faudrait que ces derniers, chouchoutés et câlinés comme nulle part ailleurs dans le monde –ce qui est vrai- renvoient l’ascenseur à leurs gentils bienfaiteurs. Par exemple, dans cette période si compliquée pour l’éducation nationale, qu’ils acceptent d’effectuer des missions dans les écoles, afin d’y distiller la bonne parole de la création.

Combien d’heures par semaines, quel programme, quelle mission exacte leur seraient dévolues ? Quel mode d’emploi ces créateurs, devenus « brigadistes » de la culture, parachutés sur le tas au cœur du dé-confinement des maternelles et des écoles primaires devraient-ils suivre ? Mystère. Devront-ils philosopher sur l’art de garder ses distances envers son voisin ? Faire réciter du Tristan Tzara ou du Prévert aux gamins, entre une leçon d’orthographe et une leçon d’algèbre ? Donneront-ils des cours de théâtre, entre deux lavages de mains, pour rappeler au Président qu’il fut lui-même un élève assidu des enseignements d’une professeure de français, au lycée d’Amiens, dans sa jeunesse ? Ou bien joueront-ils tout simplement les garde-chiourmes pour faire respecter les mesures barrière au sein des établissements, en manque d’effectifs ?

Le ministre de la Culture, Franck Riester, avait-il été prévenu de cette poussée d’adrénaline présidentielle en faveur de ces « brigades du tigre », rappelant furieusement les délires du bond en avant chinois ? Et même de ce raout improvisé, rue du Faubourg Saint Honoré, oubliant au passage les soutiers du monde de la culture, des producteurs aux machinistes et autres éclairagistes, fous furieux de cette négligence coupable, faisant la part belle à seuls ceux qui prennent la lumière, les premiers de cordée du show-business ? A voir la mine penaude et déconcertée du locataire de la rue de Valois, on en doute fort. Comment ne pas être ébahi devant un spectacle qui se voulait apaisant, rassembleur, devenu par le verbe présidentiel un simple coup médiatique ? On pourrait résumer ce curieux épisode en prétextant que le Président, pour répondre à une période folle, propose des idées un peu folles. Car, pour aller dans le sens de la proposition d’Emmanuel Maxcron, pourquoi ne pas occuper, durant leur inactivité, tous ces artistes privés de planches, à filtrer les entrées de métro et de tramways durant le dé-confinement, tout en déclamant du René Char ou quelques vers de Molière? Ce serait tellement « révolutionnaire ». Un travail d’intérêt général, en musique ou en poésie. Quelle manière fulgurante d’enfourcher la queue du tigre ! De réduire en miettes ce virus malin en envoyant aux champs, ou sur la voie publique, des intellectuels désoeuvrés, mais généreusement subventionnés. Vous imaginez Catherine Deneuve en contrôleuse de la RATP ? On entend déjà Che Guevara applaudir depuis sa tombe de Santa Clara, à Cuba.





nouvelobs

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