Revu sur OCS : Model Shop



© 1969 Columbia Pictures / Ciné Tamaris Tous droits réservés

Derrière son apparence trompeuse de cinéaste universel, Jacques Demy est en effet resté profondément français au fil de sa longue et illustre carrière. Ainsi, il est fort à parier que l’effort de maintien de son œuvre dans la conscience collective, entrepris d’abord par sa veuve Agnès Varda, puis par leurs enfants, n’ait porté ses fruits à l’étranger que pour les deux chefs-d’œuvre intemporels que sont Les Parapluies de Cherbourg et Les Demoiselles de Rochefort, le conte de Peau d’âne ayant essentiellement bercé l’enfance de gamins français. De même, le réalisateur est largement resté fidèle à ses décors et préoccupations d’origine, intrinsèquement liés à la culture et à la mentalité françaises. A l’exception notable de son seul film américain Model Shop, qui restera encore disponible jusqu’à ce soir minuit sur le replay d’OCS. Il s’agit pourtant d’un film qui s’inscrit parfaitement dans le parcours thématique et esthétique de Jacques Demy, en guise de carte postale envoyée d’Amérique qui fait bien plus que reproduire les attractions touristiques de Los Angeles.

Comme tant de ses confrères avant et après lui, le réalisateur pose le regard hautement lucide de l’étranger sur un lieu et une époque que la plupart des autres films n’ont guère pu capter avec la même intensité et la même intelligence, ni à ce moment-là, ni depuis. Cette authenticité passionnante, elle transcende le récit au fil des longues balades en voiture, cette forme de vagabondage sans destination précise qui ne peut fonctionner que dans les grands espaces des États-Unis et, par conséquent, dans les incursions émerveillées dans le cinéma américain de la part de réalisateurs européens, habitués à des perspectives plus étriquées. Elle se manifeste également dans une conception, jamais dépourvue de sens, des formes emblématiques du continent américain, comme ces pompes de forage qui polluent la vue de la côte autant que le bruit récurrent des avions en approche de l’aéroport parasite la bande son.

© 1969 Columbia Pictures / Ciné Tamaris Tous droits réservés

Au niveau de l’état d’esprit de la fin des années 1960, en pleine opposition explosive entre la guerre du Vietnam et une jeunesse davantage portée sur le mouvement pacifiste et les prétextes pour planer, Model Shop s’avère aussi d’une perspicacité ingénieuse. Le flottement existentiel propre à cette époque-là est parfaitement incarné par Gary Lockwood, un an seulement après son rôle légendaire dans 2001 L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick. Son personnage de l’architecte au chômage volontaire, tout à fait conscient de ce qu’il ne veut pas, mais tragiquement en quête d’un sens concret à donner à sa vie, est symptomatique de cette génération perdue … et de toutes celles qui l’ont suivie depuis.

A ses côtés ou plutôt dans le viseur de son désir peu clair pour l’instant, à mi-chemin entre le fantasme de voyeur et l’idéal romantique d’un homme à la maturité affective d’un adolescent, Anouk Aimée est simplement splendide en épave précoce de la vie et de la filmographie de Jacques Demy. Sa Lola, qui pose pour une douzaine de dollars par quart d’heure dans des positions suggestives pour des clients sans doute pas assez déterminés pour aller voir une prostituée, est facile à interpréter comme une version peu réconfortante dans la continuité de son personnage dans le premier long-métrage du réalisateur Lola, sorti au début de cette décennie aux maints espoirs déçus.

Model Shop va très bientôt quitter l’offre sans cesse renouvelée de notre plateforme de vidéo par abonnement préférée. Néanmoins, nos heureuses retrouvailles avec ce film remarquable nous ont permis de prendre conscience à quel point il a pu influencer le cinéma d’aujourd’hui. Notamment celui de Quentin Tarantino, qui s’en réclame ouvertement dans le contexte de son dernier film Once Upon a Time in Hollywood : vous y reconnaîtrez sans peine le ton détendu des virées d’un homme sans emploi dans les rues de Los Angeles, y compris la prise en stop d’une fille bien dans l’air du temps hippie. Mais cette référence sous forme d’hommage nous paraît plus ancienne, dans Jackie Brown, par exemple, quand Robert Forster reprend le volant et le même morceau de musique reprend de même, comme ici après le retrait des photos.

Enfin, n’ayons pas peur de faire un peu de publicité pour la « concurrence », puisque de nombreux films de Jacques Demy – à l’exception de celui-ci et de quelques autres – débarqueront très prochainement, d’ici la mi-mai, chez Netflix en France. De quoi adoucir les journées de confinement qui vous restent par la découverte ou le retour sur une filmographie dont on ne dira jamais assez de bien !

© 1969 Columbia Pictures / Ciné Tamaris Tous droits réservés



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