Critique : Joker


Joker

 
États-Unis, Canada : 2019
Titre original : –
Réalisation : Todd Phillips
Scénario : Todd Phillips, Scott Silver
Acteurs : Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Zazie Beetz
Éditeur : Warner Bros.
Durée : 2h02
Genre : Drame, Thriller
Date de sortie cinéma : 10 mars 1982
Date de sortie DVD/BR : 12 février 2020

 

 

Arthur Fleck, comédien de stand-up raté, est agressé alors qu’il erre dans les rues de Gotham déguisé en clown. Méprisé de tous et bafoué, il bascule peu à peu dans la folie pour devenir le Joker, un dangereux tueur psychotique…

 


 

La campagne promo et marketing de Joker a commencé sur les chapeaux de roues en septembre 2019, alors que le film de Todd Phillips remportait le très prestigieux « Lion d’Or » à Venise. Ça y est, se disait-on alors, les critiques ont enfin compris que le cinéma de genre pouvait contenir en son sein des qualités bien réelles, et l’on se réjouissait qu’un film affilié à une tradition du film de super-héros se voit distingué d’aussi remarquable manière. Puis ce fut la déferlante sur le Web et les réseaux : Joker était unanimement décrit comme un chef d’œuvre, une claque cinématographique absolue, Todd Phillips se voyait comparé à Martin Scorsese, le génie de Joaquin Phoenix était loué de toutes parts. Fort de ce « buzz » incroyable et de cette popularité inespérée, le film a logiquement cassé la baraque au box-office, dépassant le milliard de dollars de recettes (il s’agit d’ailleurs du premier film classé Rated-R de l’histoire à dépasser la barre du milliard), et réunissant rien de moins que 5,6 millions de français dans les salles.

Pour autant, pour nombre d’observateurs un peu plus éloignés, la bande-annonce du film ne laissait aucunement présager une telle unanimité, qui pouvait même paraître un peu douteuse, voire même carrément suspecte : Joker affichait en effet, à priori, tous les atours traditionnels de l’origin story la plus classique qui soit, revenant sur le(s) traumatisme(s) du personnage qui allaient le changer en psychopathe (ou en « super-méchant » si vous préférez). Ainsi, sans l’avoir même encore découvert, on pouvait avoir l’impression d’avoir déjà vu cent fois auparavant le film de Todd Phillips. Étrange impression qui se confirmera en partie à la découverte du film. Mais en partie seulement…

 

 

Une vraie claque visuelle

Car si le scénario n’apporte rien de réellement neuf au genre de récit qu’il aborde, si on ne sera jamais réellement ni surpris ni saisi par le déroulement des événements qui nous sont relatés – si secs soient-ils, les éclairs de violence sont tout à fait prévisibles – on admettra en revanche que l’on ne s’attendait pas à de tels partis pris esthétiques de la part de Todd Phillips. On passera rapidement sur les évidentes références au cinéma de Martin Scorsese, qui ont été évoqués en long, en large et en travers depuis la sortie du film : l’ambiance délétère du métrage évoquera forcément au cinéphile le souvenir de films tels que Taxi driver et La valse des pantins, impression encore renforcée par la présence au casting de Robert De Niro. Plongeant le spectateur dans une ambiance furieusement 70’s (même le logo Warner se la joue rétro), Joker évoquera également forcément les grands polars urbains de cette décennie-là, les films de Friedkin à la French Connection (les escaliers d’Anderson Avenue évoquent ceux de L’exorciste, même si ces derniers se situent à Georgetown) et bien sûr Un justicier dans la ville pour la scène du métro – impossible de ne pas y penser. Pour autant, le film parvient à se créer une esthétique, sous influence certes, mais qui lui est propre. Le tout est d’ailleurs magnifié par des plans steadicamés amples, impressionnants, et par la photo de Lawrence Sher, tout simplement sublime, en plus de s’avérer extrêmement iconique dans le dernier acte du film, quand le « méchant » se révèle.

Bien sûr, parmi les points forts de ce Joker, il y a l’interprétation de Joaquin Phoenix, qui semble parfois certes un peu en roue libre, mais qui s’avère comme toujours vraiment très habité par son rôle, et confère au personnage une humanité telle qu’il suscitera au final bien d’avantage la pitié que la peur – cela pourrait se révéler un problème mais dans le fond, la façon dont Todd Phillips et son co-scénariste Scott Silver intègrent le personnage dans la « timeline » de l’univers de Batman tendrait à suggérer qu’Arthur Fleck n’est qu’une première incarnation du Joker, et que d’autres criminels suivront ses pas par la suite, reprenant sa tenue et sa façon de se grimer. En effet, si l’on se base sur les faits relatés dans le film, Fleck aurait probablement dans les 70 ans s’il était amené à s’opposer par la suite à une version adulte de Batman.

 

 

Nez rouge et gilet jaune

Mais surtout, ce qui fera le prix de Joker réside probablement dans la façon subtile dont le film capte l’air du temps et intègre une toile de fond assez subversive à un récit prenant généralement place dans un univers diégétique beaucoup plus éloigné du notre. Ici, Gotham, c’est New York, et inversement. « Is it just me, or is it getting crazier out there ? » demande d’entrée de jeu le personnage d’Arthur Fleck à sa thérapeute. Et il est vrai que le monde tel que nous le montre ici Todd Phillips semble de plus en plus inégalitaire, avec d’un côté le peuple obligé de vivre dans des taudis, sans un rond ni accès aux soins, tandis que de leur côté, bien à l’abri derrière des barricades de police, les riches et les puissants de ce monde prennent du bon temps en regardant, dans le luxe et l’opulence les plus démonstratives, Les temps modernes de Charlie Chaplin. Sans un regard pour le reste du monde. Pire encore : le magnat de l’industrie Thomas Wayne fait preuve d’un mépris caractérisé pour la classe ouvrière, qualifiant les pauvres de « clowns ». Cette dichotomie est montrée sans la moindre nuance par Phillips au cœur du film, mais elle a le mérite d’être aussi explicite qu’efficace. Dans les bas-fonds, la colère gronde, et il n’en fallait pas plus pour que le peuple prenne le parti d’un meurtrier, quitte à s’armer pour aller casser du flic et du riche – le tout dans une optique d’insurrection, de façon à redistribuer les richesses de façon un peu plus équitable.

Sous l’effet d’un impitoyable climat de violence sociale, qui broie littéralement les individus pour les recracher sans la moindre lueur d’espoir concernant l’avenir, la folie du Joker devient donc idéologique, et le film de nous emmener, durant son dernier acte, là où on ne l’attendait pas forcément. Alors qu’il surplombe la foule, le personnage ouvre grand les bras, réitérant le geste qu’il avait déjà fait lors de son passage sur la scène du Pogo’s : « No one’s laughing now ». En effet, plus personne ne rit : il a ouvert une voie, est devenu un guide – une lueur née du chaos et destinée à guider les autres à travers ce chaos. Comme le dit la chanson de Sinatra lors du générique final, « Send in the clowns », faites entrer les clowns : il n’est que le premier, mais d’autres suivront…

Si peu de rédacteurs ont finalement accordé une place à Joker dans la liste de leurs films préférés de l’année 2019 (lire notre article), et même si son aura nous semble un peu surestimée, on ne peut néanmoins que reconnaître les qualités de ce Joker. Vous retrouverez ci-dessous la critique écrite par notre rédacteur en chef Pascal Le Duff au moment de la sortie du film dans les salles françaises, qui évoque, en substance, les mêmes qualités que celles que l’on vient d’aborder en détail.

 

 

Naissance d’un fou

« Fait unique, ce film centré sur un personnage de comic-book a remporté le Lion d’or à Venise et Joaquin Phoenix a de grandes chances d’obtenir l’Oscar pour sa performance intense. Son rire, qui vient en contrepoint de sa tristesse ou de ses colères, est un symptôme de sa condition mentale. Il participe grandement au malaise éprouvé face à cette plongée dans l’âme désespérée d’un homme qui embrasse sa folie glaçante.

Todd Phillips, jusque là reconnu pour ses comédies (Very bad trip), s’offre un Taxi driver sous influence de Martin Scorsese. En faisant de la ville un personnage aussi central, il assume la dimension nihiliste de son propos, souligné par une lutte des classes sous-jacente. Une approche audacieuse, loin d’un récit vaguement sombre sur l’origine de l’ennemi juré de Batman. Une des sensations les plus fortes vécues au cinéma cette année, à ne pas mettre sous tous les yeux, tant sa violence psychologique ultra réaliste est dérangeante. »

 



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