Sortie VOD : Douze mille


 Douze mille

France : 2019
Titre original : –
Réalisation : Nadège Trebal
Scénario : Nadège Trebal
Interprètes : Arieh Worthalter, Nadège Trebal, Liv Henneguier, Florence Thomassin
Distribution : Shellac
Durée : 1h51
Genre : Drame
Date de sortie : 15 janvier 2020
Date de sortie VOD : 15 avril 2020

3/5

Après avoir fait ses études de cinéma à la Fémis dans la section scénario, de 2002 à 2006, Nadège Trebal a travaillé auprès de Claire Simon, participant à l’écriture des scénarios de Ça Brûle en 2006 et de Les Bureaux de dieu en 2008. C’est par deux long-métrages documentaires qu’elle s’est lancée dans la réalisation. Dans le premier, Bleu Pétrole, réalisé en 2012, elle s’est intéressée à la vie d’une section syndicale CGT dans une grande raffinerie de la région de Nantes. Dans le suivant, Casse, 2014, c’est le monde qui gravite autour et dans un casse automobile de la région parisienne que Nadège Trebal avait décidé de nous faire connaître. Poursuivant son tour de France et se lançant dans la fiction, la réalisatrice s’est posée dans l’environnement portuaire et industriel de la région de Fos-sur-Mer pour mélanger amour, sexe, sentiment et argent dans un film à la fois social et poétique.

Synopsis : Frank se fait chasser d’une casse automobile où il travaille clandestinement. Dans sa région, c’est la zone, pas de travail. Bien que très attaché à sa vie avec Maroussia, Frank doit partir trouver du travail ailleurs, loin de chez lui. Douze mille euros : c’est la somme dont ils conviennent tous les deux, la somme qu’il devra gagner avant de revenir. Mais Frank va-t-il revenir fidèle ? Au moins fidèle à lui-même ? Va-t-il seulement revenir…

Un désir et un autre désir

Frank et Maroussia s’aiment. Toutefois, venant gangréner les sentiments, il y a l’argent, d’autant plus lorsque Frank perd son travail clandestin dans un casse automobile. Maroussia gagne petitement sa vie en faisant de la garde d’enfants : douze mille euros par an. Venant s’ajouter au désir qu’il a pour Maroussia, un désir qui, pour lui, doit se mériter, nait en Frank un autre désir : réunir cette somme en deux mois, quitte à partir à 700 kilomètres de celle qu’il aime, quitte à devenir un Ulysse du 21ème siècle laissant seule sa Pénélope, quitte à courir le risque de succomber à l’infidélité.

Réaliste et poétique

De nos jours, le libéralisme économique exacerbé, qu’il soit néo ou pas néo, a tendance à instiller son venin dans tous les domaines de notre vie, et, tout particulièrement, dans la vie familiale et dans les relations amoureuses. Le cinéma s’est bien sûr emparé de cette problématique avec, le plus souvent, une approche réaliste du sujet. Cf. Sorry we missed you, le dernier film de Ken Loach, ou Gloria Mundi, le dernier film de Robert Guédiguian. L’approche très personnelle choisie par Nadège Trebal pour nous parler du télescopage entre le contexte économique et le couple formé par Frank et Maroussia est tout à fait différente : certes, il y a du réalisme, et même une certaine crudité impudique, dans la peinture des relations physiques du couple, certes il y a du réalisme dans la peinture de la précarité, avec cette difficulté  à trouver un emploi stable, avec ces séparations imposées par la recherche du minimum nécessaire pour vivre, mais le film baigne le plus souvent dans une ambiance irréaliste, poétique parfois, avec des scènes de danse minimaliste, « une danse folklorique d’un pays imaginaire » ainsi que l’a définie Jean-Claude Gallotta, le chorégraphe. Tout au long du film, l’argent circule, il est parfois même jeté, les billets sont comptés, un par un ou par liasses. Parfois, le compte n’est pas atteint, parfois il est dépassé et, dans un cas comme dans l’autre, cela représente un problème pour le couple.

Une belle galerie de personnages

Pour interpréter le rôle de Maroussia, Nadège Trebal a choisi une comédienne qu’elle connait bien : elle-même. Un pari risqué pour un premier film de fiction, un rôle dans lequel elle s’est beaucoup investie et qui lui a permis de filmer « de l’intérieur », un pari qui, in fine, s’avère gagnant. Toutefois, le rôle le plus important est celui de Frank, un personnage dont la réalisatrice dit que « c’est un connard et en même temps, il est désarmant ».  Le choix de son interprète était donc important. C’est Arieh Worthalter, un comédien belge, que Nadège Trebal  a choisi, le comédien qui interprétait le rôle de Paul Langevin dans Marie Curie de Marie Noëlle et qui se montrait excellentissime dans le rôle du père dans Girl de Lukas Dhont. Pratiquement de tous les plans, Arieh Worthalter montre une grande aisance dans les différents registres que son rôle l’amène à pratiquer, amant, « connard », filou, danseur, et prouve ainsi qu’il fait partie des grands comédiens sur lesquels le cinéma francophone peut compter. Deux autres grandes comédiennes sont également présentes dans Douze mille, deux comédiennes que le cinéma français ne met pas assez souvent en haut de l’affiche : Françoise Lebrun, Anouk dans le film, une femme âgée qui a mis sa maison en viager et qui habite avec Maroussia et Frank ; Florence Thomassin, exceptionnelle de force et d’émotion contenue dans le rôle d’Evelyn, un personnage qu’on ne voit face à Frank que 5 minutes, au mitan du film, 5 minutes qui, à elles seules, suffisent pour rendre ce film très recommandable.

Conclusion

Avec Douze mille, Nadège Trebal négocie avec bonheur son arrivée dans la fiction. Ce film social sur la trilogie sentiment, sexe et argent sait s’écarter des chemins balisés en introduisant des éléments poétiques et surprenants. S’ajoutent à cela une excellente distribution et la musique de Rodolphe Burger, l’ancien leader du groupe Kat Onoma.



Critique film

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