Macron, maître des horloges arrêtées ?


Comment programmer un agenda dans un monde où le temps s’est arrêté, où le futur n’est encore qu’un horizon lointain? Comment jouer les chefs prévisionnistes quand les montres ont subitement arrêté leur course folle, pour cause de virus dévastateur ? Terrible dilemme.

Comment donner le sentiment, dans cet espace étrange du confinement, qu’Emmanuel Macron est encore un peu le maître des horloges ? L’exercice relève de l’exploit, voire de la magie. C’est pourtant l’épreuve que doit traverser, ce soir à la télévision, le chef de l’Etat. Le Président, auto-déclaré chef de guerre, doit désormais jouer les psys auprès de son peuple. Car le mal est sans doute plus profond qu’on ne le croit. Il faut arrêter de jouer au chat et à la souris avec les Français, tétanisés par la peur et par le sentiment que leur gouvernement navigue à vue.

Il faut oser leur expliquer que les fameuses divisions blindées sanitaires que le locataire de l’Elysée a envoyées au combat, malgré leur courage, leur dévouement, leur extraordinaire solidarité et celle de nombreux citoyens, ne sont pas à la hauteur de la situation, pour cause de moyens. Et qu’il va falloir continuer à vivre entre parenthèses pour quelques semaines supplémentaires. Le général Patton doit se transformer en Françoise Dolto, arrêter les gesticulations inutiles et dire la vérité à son peuple.

La vérité ? Le pays n’est absolument pas prêt à engager une fin de confinement sans risquer une rechute encore pire que la première pandémie. La vérité ? Oui, nous avons commis un péché d’orgueil en prétendant que notre système de santé, le « meilleur du monde », était une forteresse inattaquable, que rien ne pouvait résister au génie français, à sa capacité de résistance, à ses chercheurs, à la pointe de tous les combats dans la lutte contre les virus, ces « grippounettes » qui ne nous font même pas peur.

Oui, nous avons affaibli l’Etat, en particulier le secteur public de la santé, nos hôpitaux, nos soignants, pour des économies de bout de chandelle. Oui, nous n’avons pas assez écouté ces dizaines de milliers d’infirmières, d’internes des hôpitaux, de médecins, jusqu’aux mandarins de nos plus grands CHU, qui battaient le pavé, il y a encore quelques semaines, pour tirer le signal d’alarme, évoquant même une catastrophe inévitable. Aveuglement, inconscience, faiblesse, lâcheté, de nos technocrates enfermés dans leur tour d’ivoire.

La France de la santé, combien de divisions ? Notre situation ressemble étrangement à l’avant-Seconde Guerre mondiale, quand nos dirigeants d’alors, galonnés de tous poils, ministres suffisants et autres conseillers de l’ombre, se glorifiaient de l’invulnérabilité de la Grande Muette. La vérité ? Notre armée d’alors, sous-équipée, bouffie d’arrogance, fut balayée en quelques jours par l’ennemi. La débâcle fut non seulement un cauchemar pour les plus démunis, mais aussi un traumatisme national.

C’est ce que ressentent aujourd’hui bon nombre de confinés. Nous vivons une forme d’exode immobile. Impossible de prendre la route, avec nos baluchons, vers des territoires moins hostiles, à l’exception des plus riches, partis dans leurs mas provençaux ou leurs pied-à-terre bretons. Ce sentiment diffus, mais de plus en plus perceptible chez nos compatriotes, que nous sommes « désarmés » face à l’ennemi invisible, inexorablement affaiblis par le manque de lits de réanimation, de tests, de masques, de personnel hospitalier, sans oublier le nombre d’étudiants en médecine qui ont fui « l’enfer » de l’hôpital public, gagne du terrain.

Le constat est terrible. Dans ce contexte, le Président aura-t-il le cran de jouer les modestes et d’avouer que cet alien venu du monde de l’infiniment petit est encore un mystère, que nous sommes encore très loin de connaître ses modes de propagation ? Faire profil bas, jeter le sabre et l’uniforme du chef de guerre aux orties, et se contenter d’être un chef d’Etat, un simple chef d’Etat, en annonçant, par exemple qu’il faut organiser au plus vive un dépistage massif de l’ensemble de la population, sur le modèle allemand, mettre les moyens pour qu’aucun Français n’ait le sentiment d’être abandonné dans la tourmente.

Pourquoi ne pas envisager de réquisitionner laboratoires, cliniques, écoles, lycées, collèges, lieux publics, télévisions, pour passer à l’acte en organisant un gigantesque test qui permettrait de connaître les vrais chiffres de la contamination? Combien de gens, comme l’auteur de ces lignes, ont été frappés par notre ami le Covid-19, sans être hospitalisés, en voie de guérison ou non, et qui n’ont pas été répertoriés. Cent mille, un million, deux millions? Ceux-là n’ont été ni dépistés ni informés de leur état. Ils sont donc passés sous les radars des statistiques. Ils sont dans l’angle mort d’un pays en souffrance. Sont-ils immunisés, toujours contagieux ? Personne n’est vraiment capable de leur dire.

Cet Etat s’est enorgueilli d’avoir maintenu le premier tour des élections municipales? Pour redevenir un Etat digne de ce nom, pourquoi ne transformerait-il pas un deuxième tour en vaste consultation nationale « sanitaire » ? Plutôt que d’ergoter sur un déconfinement à géométrie variable, illisible, dans lequel il risque de s’emberlificoter, comme dans les explications oiseuses de la réforme des retraites, il vaudrait mieux prendre à bras le corps le seul sujet qui intéresse les Français : sortir du doute. Pas simple…





nouvelobs

A lire aussi

Laisser un commentaire